Reconfinement : les âmes se rebellent

Le 6 novembre 2020

L’ablation, au printemps, avait été brutale : les chirurgiens de la présidence de la République avaient amputé la France d’un morceau de son âme pour sauver son corps. Plus de librairies, plus de messes, plus de visites aux anciens, plus de célébrations des morts. C’était le prix à payer pour ne pas mourir, paraît-il. On nous expliquait qu’il fallait renoncer à vivre pour survivre. Ce n’était pas un programme exaltant ; cependant les Français, sidérés et dociles, avaient obéi. Et voilà que l’opération a raté : il faut recommencer. Il faut revenir sur le billard, sous le regard des mêmes chirurgiens qui n’ont presque rien perdu de leur aplomb et presque tout de leur crédit. En juin, le Pr Delfraissy déclarait qu’un nouveau confinement ne serait « ni possible, ni souhaitable ». Il ne le dit plus. Le malade est-il encore opérable ? On en doute. Les Français se réfugient dans une attitude nouvelle, celle du « on nous a déjà fait le coup ». L’innocence du premier confinement est morte. L’orage gronde.

Bataille entre la nature et la politique

Il est vrai que l’accalmie de la diffusion du coronavirus, présentée en juin comme la victoire de la politique sur la nature, n’était finalement, semble-t-il, qu’une victoire du printemps sur la pandémie. Le retour de l’automne, confinement ou pas, procès-verbaux ou pas, comité scientifique ou pas, a marqué inévitablement le retour du virus. C’est une vieille loi : la grippe espagnole, la grippe asiatique, la grippe de Hong Kong, toutes les pandémies virales rebondissent à l’automne dans l’hémisphère nord. Tout se passe comme si un virus sans vaccin trouvait toujours son chemin : les politiques peuvent dévier un instant sa trajectoire, négocier des délais de répit, l’éclipser en trompe-l’œil, soulager pendant quelques semaines, au prix d’efforts surhumains, les services de réanimation de l’Assistance publique des hôpitaux de Paris ; à la fin, le virus fait sa route.

« Protéger nos âmes, ce serait d’abord admettre que le livre, la musique, la divine liturgie, le culte en général, les moments d’amitié, les exercices de contemplation de la beauté que proposent nos artistes, soient des activités tout autant « essentielles » que l’achat d’un kilo de macaronis ou d’un pack de bière. »

Ce n’est pas le comité scientifique qui nous l’enseigne, mais simplement l’Histoire. Le nouveau est que nous n’acceptons plus d’être dépassés. L’homme se veut maître de tout ; il n’accepte pas l’idée d’une catastrophe dont il ne serait pas lui-même la cause. Bientôt on nous dira que si le virus se répand aussi vite, c’est parce que les décrets n’ont pas été bien rédigés. Mais le Parlement aura beau voter beaucoup de lois (il ne sait rien faire d’autre) et le gouvernement rédiger beaucoup de décrets, la vie et la mort suivront leur cours imperturbablement. À la fin, on ne trouvera guère de différence entre la Norvège, qui a confiné tôt et masqué sa population, et la Suède, qui ne l’a pas fait.

La protection des âmes

Dans ces conditions, nous nous prenons à rêver que la Puissance publique, qui met tant de zèle à nous forcer à protéger nos corps, en mette un peu à protéger nos âmes. Nos âmes ne sont pas moins menacées que nos corps, ces temps-ci. Elles sont en première ligne. Mais qui s’intéresse à nos âmes ? Elles n’ont pas les professeurs de l’Assistance publique, ni les syndicats pour les défendre.

Protéger nos âmes, ce serait d’abord admettre que le livre, la musique, la divine liturgie, le culte en général, les moments d’amitié, les exercices de contemplation de la beauté que proposent nos artistes, soient des activités tout autant « essentielles » que l’achat d’un kilo de macaronis ou d’un pack de bière. Les Belges l’ont compris, qui ont laissé ouvertes leurs librairies. « La culture a un rôle énorme à jouer » résume le vice-Premier ministre belge Georges Gilkinet. Nos ministres ne sont pas de son avis. La seule chose qui semble compter à leurs yeux, c’est le ventre des Français. Pas les repas partagés entre amis au restaurant : popotte chez soi, en solitaire, debout dans la cuisine. L’ingestion. Cela vient de loin : il y a vingt ans, la télévision nationale multipliait les émissions littéraires. Il y a dix ans, la même télévision, fâchée avec les livres, débordait d’érotisme. C’était affligeant, mais il subsistait dans cet étalage de chairs l’impression qu’un désir d’amour véritable nous guidait encore, mystérieusement, vers un horizon lointain et lumineux, vers un autre monde de pureté et d’absolu.

Cependant, depuis dix ans l’érotisme a pratiquement disparu de nos écrans : il a cédé la place aux leçons de cuisine. La cuisine, les leçons de cuisine, les concours de cuisine, les fêtes de la cuisine : il n’y a plus que des cuistots sur toutes les chaînes. Nos ministres, qui semblent s’être formés par la contemplation assidue des écrans de télévision, ne pensent qu’à la cuisine, quand il s’agit de définir ce qui est « essentiel ». L’identité de la France, selon eux, c’est la cuisine qu’on fabrique soi-même. Tous chefs ! Ils finissent par là où Qohélet (l’Écclésiaste) commence : « Il n’est de bonheur pour l’homme qu’à manger et à boire » (Ecclésiaste 2, 24). Mais Qohélet avance et eux en restent là. 

Une sourde protestation

Il faut les mettre en garde, car les Français de l’automne 2020 ne sont pas ceux du printemps. Ils ne voudront pas se laisser abuser une seconde fois. Ils savent que l’homme ne vit pas seulement de pain. Ils ont faim de culture. Pour des milliers d’entre eux, aussi, faim de pain eucharistique. Les maires ruraux, en grand nombre, expriment leur révolte en prenant des arrêtés pour sauver la vie dans les centres bourgs. Il serait dangereux de prendre à la légère cette sourde protestation contre le matérialisme, montée du plus profond du vieux pays.  

Source : Aleteia

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