Normal ?

Le groupe Unilever vient d’annoncer qu’il arrête d’employer le mot normal pour ses cosmétiques. Les firmes commerciales commencent à mettre le marché au diapason des revendications individuelles, il n’y a plus de normalité. Ou, plutôt, il faudrait dire que la norme est qu’il n’y a plus de normes et que la normalité est de ne plus se réclamer de ce qui est normal. Si rien n’est normal, il n’y a plus d’anormal.

Mis en ligne le 23 mars 2021 Imprimer Imprimer

Le groupe Unilever vient d’annoncer qu’il arrête d’employer le mot normal pour ses cosmétiques. Les firmes commerciales commencent à mettre le marché au diapason des revendications individuelles, il n’y a plus de normalité. Ou, plutôt, il faudrait dire que la norme est qu’il n’y a plus de normes et que la normalité est de ne plus se réclamer de ce qui est normal. Si rien n’est normal, il n’y a plus d’anormal. Que reste-t-il : ce qui devient normal relève des demandes individuelles, des choix. Il est normal de respecter ce que je veux ou ce que je désire. Voire de respecter ce que nous voulons quand nous sommes suffisamment forts pour le demander et l’imposer. Le retour de la loi du plus fort au nom des libertés individuelles ? Cela touche depuis quelques années les questions sexuelles, les questions de « genre » comme on doit dire maintenant : des jouets aux dessins animés, en passant par les produits de mode. La mode justement est à l’indifférenciation des individus (no sex) qui de ce fait revendiquent toutes leurs différences, leurs « identités » libres et singulières, leurs libres identités de genre, au pluriel car tout est ouvert et possible.

La limite fixe des limites

L’émancipation de l’individu n’a plus de limites, car la limite fixe des limites, comme dirait La Palisse, donc des normes. Mais au nom de quoi fixer des limites à mes choix ? Certains à juste titre s’en inquiètent. Mais souvent sans donner de réponses, ayant malgré tout le mérite de poser le problème.

On peut comprendre qu’il faille adapter des produits et des services à la demande, et notamment de ne pas proposer des biens qui accroissent les injustices et les discriminations, c’est-à-dire d’exclure telle ou telle partie de la population. Les normes culturelles construites par les hommes peuvent être injustes, ne pas se fonder sur la dignité de chaque personne humaine. La question est donc de discerner dans les normes, inévitables en société, et dans le droit ce qui respecte la personne. Supprimer les limites et les normes, sans cesse interrogées il est vrai par les sciences et les techniques, ouvre la porte à ne plus même vouloir distinguer : limites normal-pathologique, homme-animal, homme-machine, intelligence humaine-intelligence artificielle, naturel-culturel, homme-femme, etc. C’est l’air du temps. Les grandes sociétés commerciales qui sont dans le vent donnent le ton. On assiste à un effet balancier, après le 19ème siècle corseté au sens propre et au sens figuré, place au 21ème libre et ouvert. Comme tout effet balancier, il faut raison garder et travailler aux équilibres subtils pour préserver les grandes distinctions issues de la nuit des temps, notamment ce qui fait l’humain sexué et ce qui fait la différence avec l’animal et avec un pouvoir créateur, quasi divin, invoqué aujourd’hui.

Le marché étant ce qu’il est, le vent actuel peut inciter les acteurs économiques à s’engouffrer dans la transgression car les grands médias s’acharnent à valoriser ces extrêmes de la liberté, et produisent un grand marché queer. Le plus important serait donc de permettre un travail sur ces questions, alors que la tendance est dans les milieux universitaires et des grandes écoles de porter cette évolution pour la rendre scientifique et donc majoritaire dans l’opinion des élites.

Il faudrait de ce fait, comme cela est mal compris pour le supérieur, une vraie capacité institutionnelle à proposer des alternatives à ce monopole de la recherche et de la pensée. Les questions sociales et politiques méritent mieux qu’une interprétation à sens unique des questions fondamentales de ces limites et frontières anthropologiques dans le domaine de la recherche et de la formation supérieures. Souvent les tenants de la liberté scolaire s’en tiennent uniquement au primaire, voire au secondaire, sans se rendre compte que si l’école doit transmettre le savoir, il faut travailler librement dans les instances où ce savoir s’élabore, ce que l’on appelle les organismes et unités de recherche. Sans compter sur le fait que la réussite scolaire technique (notes du bac) sert de sésame pour s’inscrire dans un monopole de l’État, semblant être la seule solution pour se former à sa vie d’adulte. On est entre pairs, c’est-à-dire entre ceux qui ont suffisamment courbé l’échine pour passer par les fourches caudines des admissions. Les grandes écoles regrettent elles-mêmes, le comble, cette uniformisation et cette soumission des candidats à la pensée unique conforme pour réussir.

Michel Saint Marc

Source : LSDJ

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