Le tour de passe-passe du « Pass sanitaire »

Comment cela va-t-il se passer ? La réponse est claire : mal, puisque c’est sans doute la plus formidable restriction de liberté que l’humanité ait jamais connue. Au lieu de frontières en bonne et due forme, qui exigent passeports ou passeurs, chacun portera sur lui, à même sa peau, la frontière qu’il sera devenu pour tous les autres.

Mis en ligne le 14 mai 2021 Imprimer Imprimer

Quand il y a un an, certains annonçaient un « passeport sanitaire mondial », on commençait à parler de complotisme. Maintenant que l’idée a fait son chemin et que, lentement mais sûrement, elle s’est frayé une voie vers notre réalité sociale et politique immédiate, on ne sait si on doit accuser le réel lui-même d’être complotiste. À ceci près que le passeport n’est pas mondial mais européen. Et que l’on parle moins d’un passeport que d’un « pass ». Et cela change tout. Un passeport s’entend d’abord d’une frontière, d’un passage interdit. Il est, littéralement, une « porte de passage ». Le passeport ne cache pas son jeu : qui dit porte dit mur puisqu’il est tout aussi absurde d’imaginer une maison sans porte qu’une porte sans mur. Le passeport n’est jamais qu’un « laissez-passer » dont la forme impérative (« laissez ») rappelle qu’il n’y a pas d’autorisation sans autorité.

Le pass, au contraire, ne dit plus que le passage. On acquiert un pass musée pour passer partout, sans plus faire la queue, sans plus acheter de billet. Le pass appartient au monde de la fluidité. Le passe navigo (avec un « e »), pour les usagers des transports en Île-de-France, leur donnerait presque l’impression de naviguer, justement. Grâce à lui, ils n’ont d’autre limite que l’horizon ouvert vers lequel ces insulaires, quotidiennement, se projettent. Cela fait rêver. Enlever le « e » à « passe », et alors c’est l’air maritime des écrivains anglo-saxons qui vous saisit. Vous voilà, cheveux aux vents, à fendre l’océan avec Louis Stevenson, Herman Melville ou Joseph Conrad…

Le tour de passe-passe du pass

Sauf que le passe navigo, il faut le payer et, une fois acheté, le rentabiliser. Six pieds sous terre, dans le métro, l’air marin se fait plutôt rare. Plus rare encore si, pour obtenir le pass sanitaire, vous consentez à ce qu’on introduise régulièrement dans vos narines un coton-tige. On le voit, le tour de passe-passe du pass, c’est qu’il n’offre jamais que ce dont il vient de nous priver. Il ressemble à ces péages que les seigneurs, puis les États, faisaient partout fleurir pour vous permettre d’accéder à une route que, la veille encore, vous empruntiez sans rien devoir à qui que ce soit. Il fait penser à la rançon que l’on paie aux ravisseurs qui vous rendront ainsi votre propre bien. La question est d’ailleurs sur toutes les lèvres : comment cela va-t-il se passer ? La réponse est claire : mal, puisque c’est sans doute la plus formidable restriction de liberté que l’humanité ait jamais connue. Au lieu de frontières en bonne et due forme, qui exigent passeports ou passeurs, chacun portera sur lui, à même sa peau, la frontière qu’il sera devenu pour tous les autres.

Pass ou porte étroite ?

À cette rhétorique, faussement cool, du pass, je préfère mille fois celle, exigeante, de la porte étroite (Mt 7, 13). L’accès du Royaume des cieux nous est annoncé par Jésus comme difficile : les élus sont dits « rares » (Mt 22, 14), beaucoup resteront à l’entrée (Lc 13, 28). Mais le Christ, finalement, ouvre généreusement. Sa Passion sauve l’humanité entière. Le Royaume est comme les bras de Jésus sur la Croix : grand ouvert. L’eau qui coule de son flanc éclabousse largement. Si la porte est étroite, c’est parce qu’il faudra être assez pauvres, assez libres de nos sécurités mondaines (argent, pouvoir, savoir, toutes ces barrières que l’on met à la relation) pour consentir à les laisser là, à la porte, afin d’entrer en ce lieu où nous accueilleront celles et ceux qui furent, ici-bas, désignés comme des pestiférés. Que notre monde devienne petit à petit l’image inversée du Royaume doit nous interroger.

Martin Steffens, philosophe
Auteur de Faire face. Le visage et la crise sanitaire. éd. Première partie, 160 p., 17 €, coécrit avec Pierre Dulau.

Source : La Croix

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