L’éthique approximative des essais cliniques

Le 7 octobre 2021

Depuis les années 1990, le marché des essais cliniques intégrés, « du recrutement des participants et des investigateurs, jusqu’à la gestion, l’analyse des données et la rédaction des rapports et des publications », n’a cessé de croitre. Ses acteurs, les contact research organizations (CRO) évaluent les nouveaux médicaments, vaccins… pour l’industrie pharmaceutique et les institutions publiques : en phase 1, leur toxicité est testée sur des personnes saines, en phase 2, la tolérance et l’efficacité est éprouvée sur des patients.  En phase 3, « l’intérêt thérapeutique, comparé à un traitement de référence ou à un placebo », est contrôlé à grande échelle. Une fois le produit mis sur le marché, la quatrième phase doit détecter « des effets indésirables rares ».

Avec le covid, 22 vaccins ont été commercialisés et 103 autres « sont en ont en cours d’évaluation clinique ou réglementaire, mobilisant des centaines de milliers de volontaires à travers le monde ». Mais, « tous champs médicaux confondus, au 20 septembre, 60 026 essais cliniques étaient en phase de recrutement, dont 6 219 en France ». Au total, le nombre d’essais cliniques déclarés aux Etats-Unis est de 389 920.

Les pratiques de ces entreprises, les CRO, ne sont pas sans soulever un certain nombre de problèmes éthiques.

Qui est responsable des résultats de la recherche ?

Concernant la propriété intellectuelle, « il est devenu courant qu’elles [les CRO] réalisent le compte-rendu de la recherche, et qu’ensuite elles aillent rechercher un clinicien dans le monde académique pour le signer », explique Philip Mirowski, de l’université Notre-Dame-du-Lac, dans l’Indiana. Il ajoute : « L’article scientifique devient totalement une marchandise. Qui est alors vraiment l’auteur et le responsable de la recherche ? »

Du point de vue financier, ces entreprises génèrent des profits exorbitants « en utilisant comme matière première le sujet recruté pour l’essai clinique, qu’il s’agisse d’un patient pour les évaluations en oncologie, par exemple, ou de personnes saines pour les essais vaccinaux », regrette Tomasz Sablinski, fondateur de Clinical Trial Rescue Solutions, une entreprise de conseil dans le domaine des essais cliniques.

Des procédures dangereuses

Plusieurs accidents, dont un mortel, ont montré « le manque de fiabilité du modèle préclinique ». En janvier 2016, un essai clinique de phase 1 mené à Rennes par CRO Biotrial avait conduit à la mort d’un volontaire. Les quatre autres « avaient continué à recevoir le médicament conformément au protocole prédéfini» sans avoir été informés de l’état de santé de ce dernier. La société Biotrial de son côté ne s’était même pas informée « de l’évolution de l’état du volontaire hospitalisé »« Les autres participants ont à leur tour développé des symptômes neurologiques nécessitant leur hospitalisation. » L’alerte avait été très tardivement donnée aux autorités sanitaires. De leur côté, le manque de vigilance de l’Agence nationale de la sécurité du médicament (ANSM) et du Comité de protection de la personne de l’Agence régionale de la santé de Bretagne (ARS) « sur les conditions d’escalade des doses » avait aussi été pointé par le rapport mené a posteriori par l’IGAS[1].

En 2014, un article publié dans la revue Nature dénonçait « le manque de solidité des résultats des études précliniques chez l’animal des thérapies contre la sclérose amyotrophique latérale ». Ce qui pose la question de « la régulation et de l’encadrement des décisions conduisant à l’autorisation d’essai clinique pour les médicaments candidats ». Aux Etats-Unis par exemple, « les essais chez l’humain peuvent débuter avant que toutes les données chez l’animal aient été rassemblées », les entreprises n’étant pas par ailleurs obligées « de prendre en charge les effets indésirables sévères survenant au cours d’un essai clinique ».

Quid du consentement éclairé aux essais ?

Autre point d’achoppement, celui du paiement des volontaires. A ce jour, explique la bioéthicienne Holly Fernandez Lynch, de l’université de Pennsylvanie, les personnes recrutées dans les essais cliniques peuvent recevoir une rétribution sous trois formes : « le remboursement des frais, la compensation pour le temps dépensé par le participant pour l’essai clinique, et la rémunération, qui fait débat ». Tout d’abord parce qu’elle « représente moins de 5% du budget » de ces essais, mais aussi parce qu’elle porte « atteinte au principe du consentement éclairé ». Jonathan Kimmelan, de l’université McGill à Montréal, estime que « si vous attirez les personnes par une rémunération élevée, vous exercez une influence et le consentement n’est donc plus éclairé ». Il ajoute : « Vous allez recruter des personnes en situation de précarité et cela pose un problème de justice. Vous générez du savoir utile au système de soins sur le dos de ceux qui n’y ont pas accès. » Aux Etats-Unis, certains volontaires sont des « cobayes professionnels » qui vont d’« essai clinique en essai clinique » et certaines CRO « s’implantent en Inde ou dans les pays d’Europe de l’Est, où le recrutement est plus facile et où la survenue d’un effet secondaire grave au cours d’un essai clinique sera moins surveillé »…

Réinvestir dans la vertu

Pour Dominique Sprumont, docteur en droit et professeur à l’Institut de droit de la santé de l’université de Neuchâtel, en Suisse, « il est nécessaire de réinvestir dans la vertu. (…) On considère que l’éthique, contrairement au droit, n’impose pas d’obligation, ce qui permet de justifier l’utilisation des principes de bioéthique dans le cadre des procédures d’autorisation, sans réflexion de fond sur la protection du participant. (…) Revenir à une déontologie fondée sur la nécessité de respecter les principes pour eux-mêmes, indépendamment des intérêts individuels en jeu, semble plus que jamais indispensable. »

[1] Inspection générale des affaires sanitaires.

Sources : Généthique

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