Rubens Saillens, un évangéliste et un auteur de cantiques hors du commun

Le 17 septembre 2021

A l’occasion de l’Assemblée du Désert 2021 au Mas Soubeyran (Gard), Daniel Travier, historien, a prononcé une allocution dans laquelle il dresse le portrait Rubens Saillens, né « le 24 juin 1855 dans des familles profondément ancrées au cœur de la vieille Cévennes protestante ».

Rubens Saillens n’est pas un inconnu au Mas Soubeyran. En effet il avait été retenu pour présider le culte de l’assemblée prévue le dimanche 13 septembre 1914. Edmond Hugues écrivait à ce sujet à Frank Puaux : « Saillens est très populaire dans nos Cévennes : il y aura foule. J’ajoute qu’il fera connaître l’œuvre en Suisse et qu’il nous emmènera même de ses auditeurs étrangers ». L’assemblée fut annulée eu égard à la guerre. Toutefois Saillens prêchera en ce lieu au moins à deux autres reprises, le 20 mars 1919 tandis qu’il accompagnait des baptistes américains et le 6 août 1922 dans le cadre de l’assemblée annuelle dont il a présidé le culte, exceptionnellement célébré l’après-midi, le matin ayant été consacré à l’inauguration des trois salles du mémorial. Par ailleurs, depuis le 24 septembre 1911, date de la manifestation inaugurale du Musée du Désert, chaque année au cours de l’assemblée, on y chante La Cévenole. Ce cantique, Ruben Saillens l’a spécialement composé à la sollicitation de son ami Louis Guibal, pasteur de l’Église évangélique libre de St-Jean-du-Gard, pour être chanté à une rencontre d’évangélisation de plein air, convoquée le 23 août 1885 à St-Roman-de-Tousque en Lozère. Il s’agissait alors de commémorer le bicentenaire de la Révocation de l’Édit de Nantes, qui, proscrivant la foi réformée, avait intensifié les persécutions religieuses, provoqué la clandestinité du Désert et la révolte des Camisards. En exaltant la foi vivante des ancêtres, les organisateurs souhaitaient réveiller celle plus assoupie de leur descendance. Unissant dans le même souvenir les deux formes que revêtit dans ces montagnes la résistance huguenote : celle pacifique de l’Église sous la croix et celle armée des camisards, La Cévenole connut un succès immédiat. Adoptée par l’ensemble du protestantisme cévenol, elle franchit rapidement les frontières du « petit pays » pour être reconnue par le protestantisme français puis francophone comme expression populaire de la mémoire protestante, elle en devint son hymne identitaire. Notons au passage que la manifestation de St-Roman-de-Tousque inaugurait, en Cévennes, les assemblées de plein air au but affiché d’évangélisation dont Henri Nick, alors pasteur à Mialet, déjà évoqué par Christophe Chalamet, se fera le champion.

Enfance et adolescence

Ruben Saillens voit le jour le 24 juin 1855 dans des familles profondément ancrées au cœur de la vieille Cévenne protestante, plus particulièrement dans le terroir de St-Jean-du-Gard. Sa vie durant, il demeurera extrêmement attaché à ses racines huguenotes et à son pays natal. Ainsi, écrit-il à sa fiancée durant l’hiver 1875, au cours d’un voyage en Cévennes, empruntant sous un vent glacial, La Montagnarde, la diligence circulant sur la Corniche des Cévennes de Florac à St-Jean-du-Gard : « De Florac, je suis descendu à St-Jean à travers les montagnes couvertes de neige, dans lesquelles la voiture n’avançait qu’à petits pas… Mais je ne saurai vous décrire l’effet imposant et terrible de ces sommets étincelants, du haut desquels on contemple des gorges effrayantes et sombres. Quelque jour, il nous faudra faire ensemble cette course, alors vous direz avec moi qu’il n’y a rien sur la terre de plus beau que les Cévennes ! ». Il perd sa mère alors qu’il n’a que deux ans et ce sont ses aïeules qui se chargent de son éducation de 1858 à 1862, surtout sa grand-mère Guigou qui lui raconte des histoires de la Bible et lui apprend des cantiques. Fille du Réveil, elle fréquente l’assemblée darbyste. Souvent leurs promenades les conduisent près des tombes familiales où la grand-mère évoque le souvenir des disparus, marquant ainsi profondément le petit orphelin au tempérament mélancolique. La « Saillène », son aïeule paternelle, elle aussi touchée par le Réveil, fréquente une communauté indépendante qui rejoindra l’Union des Églises évangéliques (Libres) en 1855. C’est là que son fils, Auguste Saillens, ouvrier chaisier, après avoir mené une jeunesse turbulente et mondaine, fait une réelle expérience religieuse en 1853, au cours d’une réunion qu’il est précisément venu perturber et que préside un évangéliste Morave. Il s’engage dans l’évangélisation comme colporteur puis comme évangéliste d’abord à Lyon, puis à Paris où il rejoint les Églises libres. Enfin il reviendra à St-Jean-du-Gard où il achèvera sa course terrestre. Durant ces cinq années particulièrement heureuses, vécues auprès de ses aïeules dans la campagne saint-jeannaise, immergé dans la piété vivante du Réveil, Ruben Saillens noue avec son village natal un lien d’intimité singulier, auréolé de merveilleux que seule la petite enfance peut créer et qui ne se distendra jamais. C’est d’ailleurs à Saint-Jean-du-Gard, qu’à 24 ans il souhaitera être consacré au ministère pastoral. La cérémonie présidée par Louis Guibal, pasteur de l’Église Libre locale, se déroulera en plein air le 18 août 1879, en présence d’un millier de personnes et d’une dizaine de pasteurs de diverses appartenances confessionnelles : réformées, méthodistes, libristes… Installé à Marseille comme colporteur biblique pour la Société évangélique de Genève, Auguste Saillens se remarie. Son fils, Ruben, âgée de sept ans doit alors quitter St-Jean et l’entourage douillet de ses grands-mères qui le chérissent tant, pour rejoindre les dures conditions de vie d’une famille ouvrière. À 11 ans du reste, placé comme commis chez un commerçant marseillais, il lui faut commencer à gagner son pain. Il y apprend à vivre la vie des déshérités de ce monde desquels il demeurera toujours proche. Plus tard, pasteur, évangéliste lui-même, il sera ce tribun populaire, au physique et à l’éloquence d’un Gambetta à qui on l’a souvent comparé, attaché à porter le message de l’Évangile aux populations prolétariennes des banlieues les plus défavorisées. En 1868 la famille déménage à Lyon où Auguste Saillens a été appelé par l’Église évangélique qui connaît alors un remarquable rayonnement, elle emploie 3 pasteurs et 4 évangélistes. C’est dans cette ville que le jeune Ruben affermira sa foi d’adolescent et vivra l’expérience religieuse qui orientera toute sa vie. C’est là aussi qu’il rencontrera Jeanne Crétin, la plus jeune des filles du pasteur baptiste de la ville, qui deviendra son épouse, l’accompagnera et le secondera tout au long de son riche ministère. Cette fréquentation sera décisive pour faire de lui un baptiste convaincu. Employé au Crédit Lyonnais il devient un leader de l’Union chrétienne de jeunes gens où il fait ses premières armes dans l’annonce de l’Évangile. Il rencontre un pasteur anglais, Grattan Guinness qui venait d’ouvrir à Londres un institut biblique de préparation au ministère d’évangéliste. Il lui propose de venir y étudier. C’est donc outre-Manche qu’il recevra une formation courte mais marquante. Il y fait l’expérience du contact avec la misère des bas-fonds londoniens. Il y acquiert la conviction que la solution au mal social est d’ordre spirituel et que c’est l’Évangile qu’il faut annoncer prioritairement. Il est aussi durablement marqué par la piété anglo-saxonne, tout en acquérant par ailleurs, une bonne maîtrise de l’anglais.

La mission Mc All

En 1873, pour les vacances de Noël, Ruben Saillens séjourne à Paris chez son père qui a accepté un poste d’évangéliste. Le révérend Robert Mac All vient de fonder la Mission aux ouvriers de Paris, la future Mission populaire évangélique et a besoin « d’ouvriers » pour la « moisson ». N’ayant pu engager Auguste Saillens en poste dans les Églises libres, il sollicite son fils qui lui a été chaudement recommandé par Grattan Guinness qu’il connaît bien. Ce dernier a été le premier à organiser, dès 1869, dans la capitale française des « conférences populaires » au réel succès. Le jeune Saillens écrira plus tard : « Je n’oublierai jamais ma première entrevue avec Monsieur Mc All. Mon père me proposa d’aller l’après-midi à une réunion d’un genre tout nouveau qui se tenait dans une boutique, sur le boulevard de Ménilmontant. Nous nous y rendîmes. Il était cinq heures. La foule des ouvriers endimanchés passait sur le trottoir ; déjà s’allumaient les réverbères. À la porte d’une grande boutique se tenait un brave homme qui me mit un papier dans les mains. Je lus “Aux ouvriers, des amis français et anglais désirent vous parler de l’Amour de Jésus Christ. Vous serez tous les bienvenus”. Le révérend Mc All était dans la salle, son épouse installée à l’harmonium ». Saillens le décrit ainsi : « C’était le type accompli du « clergyman » non conformiste : grand et mince, les lèvres rasées, les favoris grisonnants. Il portait une longue redingote noire, une cravate blanche, une chaîne d’or autour du cou. Cette tenue, pleine de distinction, contrastait avec le milieu, imposait le respect et provoquait l’étonnement ». À peine Ruben Saillens est-il assis, qu’il est sollicité pour apporter le message. « Grand embarras, écrit-il, pour un jeune provincial qui se trouvait pour la première fois et sans préparation devant ces ouvriers parisiens qu’on nous peignait si frondeurs, si railleurs, si révolutionnaire ». Il improvise donc sur le thème du jour : l’amour de Jésus-Christ. Mc All le recrute aussitôt et occupe ses vacances en lui faisant présider trente réunions en vingt jours. Il retourne à Londres pour achever son année d’études et rejoint la Mission le 1er août 1874, s’engageant à un rythme effréné : Il prêche quatre fois le dimanche et prend la parole chaque soir de la semaine ! Il met en outre, à ses heures perdues, son talent poétique pour traduire ou adapter divers cantiques anglais et en composer de nouveaux qui entreront dans un recueil revivaliste que Mc All appelle de ses vœux. Édité par la Mission sous le titre de Cantiques populaires, ce recueil, tiré au total à plus d’un million et demi d’exemplaires, irriguera bien des milieux évangéliques. La part des cantiques de Saillens représente 20 % de l’ensemble. Le temps des obligations militaires étant venu, Ruben Salhens est affecté à Marseille dans le cadre du régime du volontariat, d’une durée d’un an, dont il peut bénéficier grâce à un financement d’origine britannique. Il s’engage parmi la jeunesse des Unions chrétiennes de jeunes gens et dans la vie protestante de la cité phocéenne où on apprécie grandement son talent d’orateur. À l’issue de son année de service, marié le 1er août 1877 et malgré les réticences de Robert Mc All, il accepte l’offre de ses amis marseillais et fonde en octobre 1878 une mission sur le modèle parisien. Il bénéficie de la sympathie bienveillante de quelques grands noms protestants parmi lesquels Charles Babut (président de la Mission intérieure), Edmond de Pressencé, Théodore Monod, Horace Monod (président du consistoire de Marseille), M. de Freyssinet, M. Schloesing qui accepte d’être le trésorier de la Mission. Le succès est largement au rendez-vous. La Mission se développe grâce à l’aide de plusieurs pasteurs et de nombreux souscripteurs. Les salles se multiplient et ne désemplissent pas. Au bout d’un an on en compte quatre disposant de 1240 sièges, une bibliothèque de 800 ouvrages. Les classes bibliques accueillent des centaines de personnes. En 1883, la Mission de Marseille possède une quinzaine de salles dans la région : neuf à Marseille, 4 sur le littoral (dont Cannes et Nice), deux en Corse (Bastia et Ajaccio). Saillens fonde un journal, la Feuille populaire, où il publiera ses premiers contes et récits allégoriques comme Le Père Martin que Tolstoï lui empruntera par le truchement d’une traduction anglaise anonyme, et qu’il publiera sous le titre de : Là où est l’amour, là est Dieu. Toutefois les finances ne suivant pas cette croissance exponentielle, Saillens doit aller en Angleterre au moins une fois par an, afin d’y recueillir des fonds. Ayant aussi besoin de collaborateurs, il fonde en 1880 une école d’évangélistes qui prendra le nom de Félix-Neff. Au décès de son bras droit le pasteur Dodds, Robert Mc All supplie Ruben Saillens de revenir à Paris. Les Marseillais tentent de le retenir. Après beaucoup d’hésitations et d’atermoiements, il décide finalement de rejoindre son mentor. Il sera l’adjoint de Mc All, il gardera la responsabilité totale de l’œuvre marseillaise. La Mission aux ouvriers de Paris et la Mission de Marseille, de Nice et du Littoral fusionneront pour constituer la Mission populaire évangélique. Cette dernière prend à sa charge le déficit de l’œuvre marseillaise qui sera largement comblé par une tournée de collectes de fonds aux États-Unis qu’effectuera Ruben Saillens au printemps 1883. À cette occasion, le pasteur évangéliste de 28 ans est reçu dans le bureau ovale à la Maison-Blanche par le vingt-et-unième président des États-Unis, Chester A. Arthur. Son retour dans la capitale devient effectif en juillet 1883. Au cours de ces années il côtoie le grand monde, la haute société du protestantisme orthodoxe, il est associé aux pasteurs de Paris les plus estimés. La Mission connaît des années particulièrement prospères. Cependant en 1886, il traverse une crise spirituelle et morale grave et prend conscience de certaines insuffisances de son ministère. Il fait le constat de la fragilité de l’engagement chrétien des habitués de la Mission dont beaucoup ne parviennent jamais jusqu’à une Église protestante. Il acquiert alors la conviction qu’il doit faire de ses auditeurs de véritables membres d’Église. Il entraine Robert Mc All dans l’idée qu’il convient de fonder, dans la continuité de la Mission, des Églises rattachées aux différentes dénominations. Il exprime ce point de vue par la formule : « greffer sur la vieille et bien aimée souche de nos Églises le jeune et vigoureux rejeton de la Mission Mc All ». Eugène Bersier y est favorable et tente de l’entrainer à se rattacher à l’Église réformée lui laissant entrevoir qu’il pourrait prendre sa propre succession dans la chaire de l’Étoile. Saillens décline l’offre et s’appliquera à fonder une de ces nouvelles Églises en 1888. Elle sera d’obédience baptiste car telles sont ses convictions théologiques et confessionnelles. Implantée dans le quartier des halles, rue Saint-Denis, elle est soutenue par la Société de Missions baptistes américaines et par la Mission Mc All.
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Un riche ministère

Quand survient le réveil du Pays de Galles en 1904, Ruben Saillens s’y rend. À son retour il se consacre à un ministère itinérant, présidant des missions de réveil partout où on le lui demande, quelle que soit l’obédience de la communauté faisant appel à lui. Ainsi pendant plus de quinze ans il parcourt la France, les pays francophones, mais aussi l’Angleterre, les Pays-Bas, les États-Unis…, visitant les paroisses protestantes de toutes tendances. C’est au cours de cette période qu’il crée les missions sous la tente et les conventions comme celles de Morges ou de Lézan qui serviront de modèles à tant d’autres. Il suscite beaucoup de conversions et de vocations. Enfin à l’heure où beaucoup s’arrêtent, il s’engage avec son épouse dans une nouvelle œuvre pour la formation de jeunes appelés au ministère pastoral. Il fonde en 1921 l’Institut Biblique interdénominationnel de Nogent-sur-Marne qu’il dirigera durant dix-huit ans. En 1939, la guerre étant là, le couple Saillens se réfugie à Condé-sur-Noireau en Normandie chez leur fils aîné. Le jour de Noël 1941 Ruben Saillens monte encore en chaire au temple pour remplacer le pasteur réformé en déplacement, ce sera sa toute dernière prédication. Le 6 janvier 1942 il s’éteint pour rejoindre la Patrie céleste. Cet enfant de la Cévenne, à l’image de son père, cultivera toute sa vie un amour ardent pour la liberté. Favorable à la commune dans sa jeunesse, opposé en 1885 à l’intervention française à Madagascar, partisan du capitaine Dreyfus, républicain et patriote convaincu, il ira même, au cours de la guerre de 14-18, jusqu’à draper d’un drapeau tricolore, ici ou là, la chaire d’où il prêche et à entonner la Marseillaise.

Un message évangélique

Au cours de son long ministère, son message n’a pas varié d’un iota. On le retrouve résumé dans ses cantiques, comme par exemple dans
« Torrents d’amour et de grâce, Amour du Sauveur en croix

À ce grand fleuve qui passe, Je m’abandonne et je crois.

Ah que partout se répande, Ce fleuve à la grande voix

Que tous l’univers entende, L’appel qui vient de la croix ».

Refrain « Je crois à ton sacrifice, O Jésus Agneau de Dieu, Et couvert par ta justice, J’entrerai dans le saint lieu ».

Dans ses missions, notamment celles sous la tente, il affichait volontiers sur une banderole la formule : « Nous prêchons Christ crucifié, le Christ tout entier dans la Bible tout entière ». Le 6 août 1922, sous les châtaigniers du Musée du Désert, ici même, dans cette chaire, insistant sur l’aspect personnel de la foi, il interpellait ses auditeurs, leur rappelant que l’essentiel résidait dans le fait de pouvoir déclarer : « Jésus-Christ est mort pour moi ». Il achevait son message par ces mots : « Que Dieu nous donne l’esprit de nos pères, mieux que cela, l’esprit de Jésus Christ par la foi authentique au Christ mort et ressuscité ».

Source et article complet : La Croix

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