Le christianisme est la religion la plus persécutée du monde

Le 8 juillet 2021

Professeur des universités à Science Po, directeur général de la Fondation pour l’innovation politique, Dominique Reynié a dirigé l’ouvrage collectif Le XXIe siècle du christianisme paru au Cerf en mai dernier. Plusieurs auteurs, parmi lesquels le théologien Jean-François Colosimo, le juriste Thierry Rambaud ou encore le professeur de management Aurélien Acquier, y abordent un nombre impressionnant de questions sur la place et le rôle du christianisme dans le monde d’aujourd’hui.

Pour Aleteia, Dominique Reynié explique en quoi le monothéisme chrétien est à la fois très dynamique au niveau mondial et en déclin dans une certaine partie de l’Europe ainsi qu’en Orient. Il est menacé selon lui avec la démocratie par l’islamisme, le modèle politique chinois et la numérisation du monde.

Aleteia : Le christianisme semble directement menacé là où il est né, en Orient, et il n’est pas des plus vaillants dans une certaine partie de l’Europe. Il est néanmoins la première religion à l’échelle du monde si l’on prend le nombre de croyants pour critère. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?
Dominique Reynié : le christianisme est en voie d’extinction là où il est né, en Orient, à cause des persécutions dont il est l’objet. Peut-être exagère-t-on, en revanche, le déclin du christianisme en Europe. La situation de la France, où il est en mauvaise posture, n’est pas celle de tout le continent. Dans l’ensemble, le christianisme conserve une vigueur importante dans les pays européens. Celle-ci peut être retrouvée là où elle a été perdue, y compris en France, à travers le protestantisme évangélique notamment. J’explique le paradoxe entre le dynamisme du christianisme à l’échelle mondiale et sa faible vitalité en Europe par le lien entre l’engagement religieux et ce que les sociologues appellent le « risque sociotropique », c’est-à-dire les dangers auxquels les individus sont exposés dans certaines société (misère, malnutrition ou faim, pandémies mortelles). Autrement dit, dans une société qui ne permet qu’une existence difficile, on observe une plus grande intensité religieuse. L’Europe est la partie du monde qui depuis maintenant soixante-dix ans a réussi à organiser des sociétés à la fois modérées, où la violence politique a largement reculé par rapport au passé récent, où la régulation des conflits est pacifique et où ont été mis en place des États-providence. Historiquement exceptionnelle, cette réussite européenne a logiquement contribué au déclin du religieux.

Les familles les plus exposées au risque et à la pauvreté sont les plus engagées dans la religion.

La dynamique mondiale du christianisme s’inscrit dans une poussée plus vaste de la religion en général. À quoi l’attribuez-vous ? 
Par la seule démographie, le monde devient plus religieux que jamais. Le taux de fécondité varie fortement chez les femmes en âge de féconder selon qu’elles déclarent ou non une croyance. Il varie aussi, moins fortement, en fonction de la religion déclarée. Les femmes en âge de féconder sans religion ont un taux de fécondité moyen de 1,6 enfants sur la période 2010-2015. Le taux monte à 2,3 chez les hindous et chez les juifs, à 2,6 chez les chrétiens et à 2,9 chez les musulmans. Les femmes religieuses ont plus d’enfants car la religion donne à la famille et à la procréation une place éminente. Par ailleurs, comme je l’ai dit, les familles les plus exposées au risque et à la pauvreté sont les plus engagées dans la religion. Or, indépendamment du facteur religieux, il y a un lien entre pauvreté et fécondité, non pas seulement à cause du manque d’informations concernant le contrôle des naissances, mais surtout par nécessité économique : avoir des enfants garantit un secours mutuel futur minimum lorsque n’existe pas de protection sociale.  Mais l’Europe ne bénéficiera pas de ce boom démographique puisque depuis 2015, on y compte plus de décès que de naissances. Il est cependant possible que les Européens issus de l’immigration, dans un premier temps au moins, reproduisent les taux de reproduction des pays pauvres. Mais ce ne sera pas la religion chrétienne qui en profitera.

La démocratie et le christianisme ont leurs destins liés, estimez-vous. Pourquoi ? 
Les valeurs chrétiennes fondamentales, qui sont possiblement un héritage de l’Antiquité, alimentent la tradition démocratique. Parmi ces valeurs chrétiennes, on trouve : l’universalité de la condition humaine ; l’égalité entre les individus, notamment entre les hommes et les femmes ; l’idée que le politique a des comptes à rendre et doit donc être juste, modéré, contenu par sa puissance et dans ce qu’il est capable de faire par le respect de la dignité des individus. D’autre part, le christianisme pose l’autonomie du religieux par rapport à la politique. Le christianisme n’est pas un projet de gouvernement car il se situe dans l’au-delà (« Mon royaume n’est pas de ce monde » ; « Rendre à César ce qui est à César »). Il permet par conséquent d’envisager une sécularisation, voire une laïcité comme nous disons en France. Dans le christianisme, la religion est l’affaire des individus, de leur existence et de leur devenir dans l’au-delà. Outre qu’il n’y a pas de cette façon de confusion entre le théologique et le politique, la religion contribue ainsi à alimenter les contre-pouvoirs dans la société. Au XIIIe siècle, Jean de Salisbury théorisait le tyrannicide au nom du christianisme : le devoir chrétien d’assassiner un prince lorsqu’il se comporte en tyran.

Le christianisme est effectivement aujourd’hui la religion la plus persécutée : en Afrique subsaharienne, en Orient, en Chine, en Inde…

Est-ce pour cette seconde raison que le christianisme est si persécuté aujourd’hui dans le monde ? 
Le christianisme est effectivement aujourd’hui la religion la plus persécutée : en Afrique subsaharienne, en Orient, en Chine, en Inde… Il est particulièrement ciblé car il est porteur en effet de la séparation du politique et du religieux. Elle donnerait aux sociétés civiles une plus grande capacité de contrôle sur leurs États, ce dont beaucoup de pouvoirs en place ne veulent évidemment pas.

Doit-on en conclure à l’accroissement, à terme, du nombre de démocraties dans le monde et moins de démocratie en France où le christianisme décline ?
La réponse à votre question dépendra d’une grande bataille, qui a déjà commencé. Au moins deux modèles s’opposent à la fois au christianisme et à l’ordre démocratique. L’un, l’islamisme, s’oppose à la séparation du politique du religieux, ou, pour le dire autrement, du pouvoir et de la société civile. La religion y est obligatoire, il est interdit d’en changer ou d’y renoncer. C’est le cadre d’une théocratie. L’autre modèle, le communisme chinois, n’admet pas l’autonomie des religions et cherche en conséquence à les contrôler au plus près, jusqu’à programmer la destruction des musulmans Ouïghours. Le chef d’État de la République populaire de Chine, Xi Jinping, ne reconnait pas non plus de notion de « société civile », c’est-à-dire une instance autonome critique du pouvoir en place. Il existe un troisième modèle. Il menace plus spécifiquement la démocratie que le christianisme, mais il est moins élaboré dans mon esprit : le web, le monde numérisé laisse craindre une sorte de théologie politique numérique. Les « réseaux sociaux », Amazon ou Netflix sont des entreprises privées qui sont très sensibles aux mouvements planétaires, notamment quand la religion des uns ou des autres est jugée blasphémée par quelques-uns. Par exemple, le risque existe qu’Amazon, Facebook ou Google soit un jour sensible à une pétition regroupant des millions de personnes amenant ces entreprises à prendre position en faveur d’une religion. Le pouvoir des entreprises pourrait alors donner le jour à une théocratie privée et mettre en péril nos libertés tout en menaçant la nature des religions, et singulièrement celle du christianisme.

Le XXe siècle du christianisme

Le XXIe siècle du christianisme, par Dominique Reynié (dir.), Cerf, 2021.

Source : Aleteia

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