III- Les Églises implantées au 19e siècle et leurs prolongements actuels

Mis en ligne le 27 octobre 2014 Imprimer Imprimer

Le 19e siècle voit s’établir en Alsace de nombreuses églises évangéliques, nées de différents réveils de la foi ou initiatives missionnaires ayant leur origine soit en Alsace même, soit dans les pays voisins (Allemagne, Suisse), soit dans les pays anglo-saxons (Royaume-Uni, États-Unis).

a) Les Églises libres issues du Réveil de Genève
Le Réveil de Genève est un mouvement de renouveau spirituel de type piétiste qui touche des étudiants en théologie de Genève entre 1810 et 1820, et qui gagne ensuite les Églises de Suisse et de France au cours des décennies suivantes. Ce réveil doit beaucoup à la prédication de certains Frères Moraves et de missionnaires baptistes-calvinistes anglais et écossais (Richard Wilcox, Robert Haldane et Henry Drummond) résidant à l’époque à Genève [10].

Ami Bost est l’un des premiers pasteurs genevois touchés par le Réveil. Employé par une société missionnaire londonienne depuis 1819, il vient prêcher en Alsace autour de 1820. Suite à cela, une Église évangélique libre est fondée à Colmar ; elle rejoindra plus tard le mouvement Chrischona [11].

En 1840, Samuel-Henri Froehlich, un évangéliste zurichois lui aussi touché par le Réveil, s’installe à Strasbourg. Entre 1840 et 1857, il fondera en Alsace une dizaine d’assemblées, qui prendront le nom de Communautés Nazaréennes. Deux d’entre elles existent encore aujourd’hui : celle de Bischwiller, qui a rejoint le mouvement Vision‑France ; et celle de Mulhouse, qui est devenue une église indépendante.

b) Les Églises nées du réveil luthérien confessant d’Alsace
En 1846 un réveil se produit dans l’Église luthérienne concordataire, sous l’impulsion du pasteur Frédéric Horning. Opposé au rationalisme et à la théologie libérale, Horning prêche pour un retour à un luthéranisme confessant, autrement dit une foi protestante orthodoxe, convaincue et missionnaire. La plupart des luthériens touchés par ce réveil finissent par se séparer de l’Église concordataire, et ils se regroupent dans sept paroisses dissidentes [12].

Ces paroisses dissidentes prennent le nom d’« Églises luthériennes libres », et en 1927 elles s’unissent en un Synode de l’Église Évangélique Libre en Alsace, qui établit des liens avec le Synode Luthérien du Missouri, une branche conservatrice du Luthéranisme nord-américain. Aujourd’hui, on trouve encore cinq de ces églises luthériennes libres : à Strasbourg (l’Église Évangélique Luthérienne de la Croix, place d’Austerlitz), Lembach‑Woerth, Schillersdorf, Heiligenstein et Mulhouse.

c) Les Églises nées de missions anglo-saxonnes
En 1804 déjà, le pasteur luthérien piétiste Jean-Frédéric Oberlin est le premier pasteur alsacien à profiter du dynamisme du protestantisme évangélique anglais, en faisant appel à la British and Foreign Bible Society de Londres pour faire distribuer des Bibles dans les Vosges et dans la vallée du Rhin.

Dans les années 1830, le pasteur anglican dissident John Nelson Darby fonde au Royaume-Uni les Plymouth Brethren (Frères de Plymouth, appelés aussi Frères Exclusifs ou Frères Etroits). A partir de 1844, Darby parcourt la France et la Suisse romande, où il fonde des communautés dites « Darbystes », officiellement appelées Assemblées de Frères. Le mouvement atteint l’Alsace, et en 1925 on y compte une dizaine d’assemblées. Aujourd’hui, trois de ces assemblées conservent l’appellation de « Darbystes » (à Strasbourg, Seebach et Mittelbergheim) ; les autres se présentent simplement comme des Assemblées de Frères indépendantes (à Strasbourg, Schiltigheim, Stattmatten, Ingwiller, Colmar, Bennwihr et Mulhouse).

Au milieu du 19e siècle, des Suisses et des Alsaciens établis en Amérique du Nord découvrent le Méthodisme  (importé d’Angleterre à la fin du 18e siècle), et y adhèrent. Ils créent une branche germanophone du Méthodisme aux États‑Unis, l’Evangelische Gemeinschaft, et décident d’implanter des églises dans leurs régions d’origine en Europe. C’est ainsi qu’à partir de 1854, des prédicateurs méthodistes américains de langue allemande (Johann Schnatz, Jakob Kächele, Johann Jakob Escher,…) sont envoyés en Alsace, suivis de prédicateurs suisses et allemands (Jakob Schmidli et d’autres).

La prédication méthodiste est officiellement agréée dans les dernières années de l’Empire français de Napoléon III : par lettre du 24 décembre 1868, le préfet impérial du Bas‑Rhin « autorise M. Schnatz, Ministre de l’Église Évangélique Méthodiste à Strasbourg, à y ouvrir des conférences sur les doctrines de l’Église Évangélique Méthodiste ». Le préfet précise que « cette autorisation, qui est toujours révocable, vous serait immédiatement retirée, si vos conférences venaient à prendre le caractère de propagande dangereuse pour l’ordre public et de nature à troubler le repos des familles… ».

Suite à cet agrément, l’Union de l’Église Évangélique Méthodiste de France a pu être créée dès 1868, et plusieurs assemblées méthodistes ont été fondées au cours des décennies suivantes en Alsace‑Moselle : à Strasbourg, Bischwiller, Gundershoffen, Mulhouse, Munster, Colmar, Muntzenheim et Metz. L’action caritative n’est pas oubliée, avec notamment la fondation à Strasbourg en 1889 de la Communauté des Sœurs Diaconesses de Béthesda, encore active aujourd’hui. Enfin, signalons que le Méthodisme alsacien a contribué à l’évangélisation de la France de l’intérieur, en y créant trois nouvelles églises dans la région d’Agen à partir de 1926 [13].

L’Armée du Salut, mouvement d’évangélisation et d’action sociale issue du Méthodisme anglais, arrive en France en 1881 avec l’établissement d’un poste missionnaire et social à Paris (dirigé par Catherine Booth, fille aînée du fondateur du mouvement, le pasteur William Booth). Une assemblée et un centre d’accueil social sont fondés à Strasbourg en 1896, puis peu après à Mulhouse [14].
Aujourd’hui, l’Armée du Salut est encore bien présente dans ces deux villes et leurs alentours, apportant de l’aide à diverses populations vulnérables : aux demandeurs d’asile par des aides d’urgence et des aides à l’insertion ; aux jeunes travailleurs et aux personnes sans domicile fixe, grâce à plusieurs centres de formation et d’hébergement (Le Bon Foyer à Strasbourg ; le Foyer Marie‑Pascale Péan à Mulhouse) ; aux jeunes et familles des quartiers sensibles avec le programme Action Quartiers ; aux personnes âgées avec le Foyer Laury Munch (Strasbourg) et les deux résidences Heimelig (dans le Sundgau au sud de Mulhouse),…

Au cours de la seconde moitié du 19e siècle également, le Baptisme s’implante en Alsace. Une première assemblée est fondée à Mulhouse en 1856, sous l’impulsion d’un artisan, Jean Vogel, qui a découvert le Baptisme lors d’un séjour en Allemagne. Suite au témoignage d’un jeune soldat et d’un couple allemands, un groupe naît à Strasbourg en 1874, puis il se constitue en église locale en 1893 ; le premier pasteur de cette église, L. Gruber, est un missionnaire allemand salarié du Comité Missionnaire Baptiste Germano‑Américain.
Au cours du 20e siècle, quatre autres assemblées baptistes sont fondées dans différentes villes d’Alsace : à Sélestat, Colmar, Munster et Saint-Louis.
Les églises issues de cette première vague d’implantations s’intégreront à l’Association des Églises Évangéliques Baptistes de Langue Française (AEEBLF), fondée en 1923.
En 1952, la Fédération des Églises Évangéliques Baptistes (FEEB ; présente en France de l’intérieur, et dont les assemblées sont le fruit du travail missionnaire d’églises anglo-saxonnes au début du 19e siècle) [15] établit à Strasbourg un poste missionnaire qui deviendra une église à part entière en 1983 ; deux autres églises locales sont fondées dans le Haut-Rhin : à Mulhouse et à Wintzenheim‑Logelbach.

Signalons enfin qu’il existe des Églises baptistes indépendantes : une à Lingolsheim, l’Église Protestante Baptiste de Strasbourg et Campagne, qui a la même confession de foi que la FEEB ; et une autre à Strasbourg‑Neudorf, très conservatrice et proche de dénominations telles que l’Alliance Baptiste de France et les Églises Évangéliques Baptistes Indépendantes [16].

Quant aux Adventistes du Septième Jour [17], c’est D.T. Bourdeau, un missionnaire nord-américain en tournée dans l’est de la France, qui baptise les premiers adeptes alsaciens, au Hohwald en 1876. Il est suivi de prédicateurs suisses et allemands, dont les efforts débouchent sur la création de six églises locales entre 1901 et 1920, à Strasbourg, Haguenau‑Oberhoffen, Colmar, Munster, Guebwiller et Mulhouse.
Les Adventistes sont demeurés longtemps à part, à cause de certaines pratiques spécifiques, comme le fait d’observer le jour du Sabbat. Mais au cours de ces dernières années, ils se sont rapprochés des autres protestants (dont les évangéliques), par exemple en adhérant à la Fédération Protestante de France en 2006.

Christopher Sinclair
Maître de conférences à l’Université de Strasbourg
Septembre 2014

Notes

[10] Voir MAURY Léon, Le Réveil religieux dans l’Église réformée à Genève et en France (1810‑1850), 1892, 2 vol., 528p. et 403p. ; MUTZENBERG Gabriel, A l’Ecoute du Réveil – De Calvin à l’Alliance Évangélique, Saint‑Légier, Emmaüs, 1989 ; DAUMAS Jean‑Marc, « Les origines du Réveil au 19e siècle », La Revue Réformée, n°194, juin 1997, p.43-62.

[11] Voir STROHL Henri, op. cit ., p.367‑369.

[12] Voir LIENHARD Marc, Frédéric Horning 1809‑1882 – Au cœur du réveil luthérien dans l’Alsace du XIXe siècle, Neuwiller-les‑Saverne, Editions Luthériennes 2009 ; ainsi que STROHL Henri, op. cit ., p.389‑397.

[13] Voir HUSSER Daniel, « L’Union de l’Église Évangélique Méthodiste », Tychique n°109, 1994, p. 44‑48.

[14] Voir DELCOURT Raymond, L’Armée du salut, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », 1988.

[15] Sur les Baptistes, voir FATH Sébastien, Une autre manière d’être chrétien en France – Socio‑histoire de l’implantation baptiste (1810‑1950), Genève, Labor et Fides, 2001  ; FATH Sébastien, Le Baptisme en France, 1810‑1950, Cléon d’Andran, Editions Excelsis, 2002 ; LHERMENAULT Etienne, dir., Les Églises Baptistes, Paris, Editions Empreinte – Temps Présent, 2009.

[16] Voir STAUFFACHER Jean, Semer au chant du coq – Implanter des Églises baptistes en France, Cléon d’Andran, Editions Excelsis, 2010.

[17] Voir MARTIN Jean-Michel, « Les origines et l’implantation du Mouvement adventiste du septième jour en France : 1876‑1925 », Thèse de doctorat de 3e cycle, Paris-Montpellier, Faculté de Théologie Protestante, 1980, p.255-263 ; LEHMANN Richard, Les Adventistes du Septième Jour, Turnhout, Editions Brepols, 1987.


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