L’identité du protestantisme évangélique et son développement historique en Alsace

Par Christopher Sinclair
Maître de conférences à l’Université de Strasbourg

Mis en ligne le 27 octobre 2014 Imprimer Imprimer

L’implantation du protestantisme évangélique (ou « évangélisme ») en Europe continentale, y compris en Alsace, est parfois présentée comme un phénomène récent et d’origine anglo-saxonne. Cette vision des choses demande à être fortement nuancée. Car si plusieurs Églises évangéliques sont effectivement d’implantation récente, et si l’apport anglo-américain a été réel à certaines époques, le protestantisme évangélique a aussi des racines profondes en Europe continentale, notamment dans les pays rhénans et en Alsace. En effet, comme nous le verrons plus loin, l’évangélisme est apparu dans ces régions dès la Réforme protestante du 16e siècle, grâce à des initiatives autochtones. Et au cours des siècles suivants, la plupart du temps l’évangélisme n’a pas eu besoin de l’influence anglo-saxonne pour se développer et s’étendre.

Lors de leur apparition au 16e siècle, et encore aujourd’hui, les Églises protestantes évangéliques sont des Églises dites « libres », c’est-à-dire volontairement indépendantes de l’État.

L’Église catholique, les Églises protestantes luthérienne, réformée et anglicane ont voulu être des Églises dites « établies », en conservant un lien officiel fort avec l’État ; et elles ont vu comme un avantage que tous les habitants d’un pays ou d’une région soient automatiquement considérés comme membres de l’Église.

Au contraire, les Églises évangéliques libres, à l’image de l’Église primitive décrite dans le Nouveau Testament, ont choisi de rester autonomes par rapport à l’État, tout en étant soumises aux lois de leur pays ; elles ne reçoivent pas de subventions, et sont financées par des dons libres et volontaires de leurs membres ; elles refusent l’idée que les habitants d’une région soient considérés comme chrétiens simplement parce qu’ils y sont nés, ou simplement parce qu’ils ont été baptisés peu après leur naissance dans une Église établie.

Certes, le terme d’Églises libres, pour désigner spécifiquement les Églises évangéliques, a perdu de sa pertinence aujourd’hui dans les pays où les autorités ont institué la séparation de l’Église et de l’État, faisant juridiquement de toutes les Églises (même de l’Église catholique et des Églises luthéro-réformées) des Églises libres. C’est le cas pour la quasi-totalité des départements français depuis la « loi de séparation de l’Église et de l’État » de 1905.

Cependant, dans les trois départements d’Alsace-Moselle, le terme d’Églises libres pour désigner les Églises évangéliques est encore pertinent aujourd’hui. En effet, les Églises catholique et luthéro-réformées d’Alsace-Moselle sont encore liées à l’État par le Concordat et les articles organiques de 1801‑02 ; tandis que les Églises libres de la région sont sous le régime des associations cultuelles (encadrées par le droit français mais séparées de l’Etat), comme les Églises du reste de la France.

Comme les autres Églises chrétiennes, les Églises évangéliques sont trinitaires, confessant Dieu « Père, Fils et SaintTrinité Esprit ». Elles reconnaissent les textes des Conciles des premiers siècles qui ont fixé l’orthodoxie chrétienne. Elles se fondent sur les grands principes de la Réforme protestante du 16e siècle : le salut est possible seulement par la grâce de Dieu (qui culmine dans la mort et la résurrection de Jésus-Christ) et la foi du croyant ; et la Bible, Parole inspirée de Dieu, est considérée comme norme en matière de vérité doctrinale et de pratique chrétienne.

Les Églises évangéliques pratiquent le baptême des adultes (très rarement, le baptême des nourrissons). Cela est lié au fait que ce sont des Églises de professants, dont on devient membre par un choix conscient et volontaire, suite à une conversion personnelle à Jésus-Christ et à l’Évangile, et en confessant publiquement sa foi. Un principe évangélique est que « l’on ne naît pas chrétien, on le devient ». Ce qui explique que de nombreux mouvements ou Églises évangéliques soient apparus lors de « réveils », c’est-à-dire des moments où des chrétiens de tradition ont redécouvert une foi vivante qu’ils ont voulu ensuite transmettre autour d’eux.

A l’image de l’Église du Nouveau Testament, les Églises évangéliques attendent de leurs membres un engagement dans la durée. Avec l’aide de l’Esprit Saint, le croyant est appelé à maintenir une relation personnelle vivante avec Dieu, par la prière et la lecture de la Bible ; à mettre ses dons et qualités au service de l’Église, dans l’esprit du sacerdoce universel des croyants ; et à être un témoin de Jésus-Christ, en mettant en pratique l’amour du prochain, en parlant de la bonne nouvelle du salut autour de lui, et en participant aux actions d’évangélisation de l’Église [1].

Sur cette base commune, l’évangélisme fait preuve d’une assez grande diversité, notamment concernant ses structures ecclésiales. Il est composé d’une variété de familles d’Églises (appelées aussi « dénominations ») de sensibilités différentes, et organisées de façon plus ou moins centralisée. Certaines suivent le modèle congrégationaliste, où chaque église locale (ou « assemblée ») est indépendante, notamment financièrement ou pour la nomination de ses dirigeants ; d’autres sont de véritables « unions d’églises » se rapprochant du modèle synodal, où les finances et la nomination des pasteurs sont gérées de façon centralisée. Certaines ont des pasteurs à plein-temps et rémunérés ; d’autres sont dirigées uniquement par des bénévoles (en général appelés « anciens » et « diacres »). Certaines acceptent des femmes comme pasteurs ou anciens, d’autres non. La plupart sont conduites par des personnes ayant reçu une formation théologique dans un institut biblique ou une faculté de théologie ; mais certaines sont conduites par des personnes autodidactes, dont l’autorité se fonde sur leur charisme personnel et leur expérience de chrétien.

L’évangélisme est aussi composé de nombreux mouvements missionnaires et mouvements d’action caritative, sociale ou éducative, soit liés à des Églises, soit indépendants ou inter églises (« interdénominationnels »). Les Évangéliques appellent ces mouvements des « œuvres » ; en France (Alsace comprise), ce sont la plupart du temps des associations déclarées sous le régime des associations culturelles ou d’intérêt général.

La diversité évangélique apparaît encore plus grande quand on constate la présence, dans l’Église catholique et les Eglises luthéro-réformées, de nombreuses personnes de sensibilité évangélique, qui croient à un christianisme professant, fondé sur la Bible et tourné vers l’évangélisation du monde, à la manière des chrétiens évangéliques des Églises libres. Par exemple, selon une enquête de terrain, 18% des pasteurs luthéro-réformés d’Alsace-Moselle se déclaraient évangéliques en 1980 [2].

A présent, nous allons voir plus en détail comment l’évangélisme est apparu et s’est développé en Alsace du 16siècle à nos jours, à travers l’action de différents réveils, mouvements et Églises [3].

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I. L’Anabaptisme et le Mennonitisme du 16e siècle à nos jours

II. Le Piétisme (18e et 19e siècles) et ses prolongements actuels

III. Les Églises implantées au 19e siècle et leurs prolongements actuels

IV. Les Églises et mouvements apparus au 20e siècle

Christopher Sinclair
Maître de conférences à l’Université de Strasbourg
Septembre 2014

Notes
[1] Sur l’identité évangélique, voir par exemple : Les Églises Évangéliques, Unité des Chrétiens n°55, juillet 1984 ; LARERE Philippe, L’Essor des Églises Évangéliques, Paris, Le Centurion, 1991 ; KUEN Alfred, Qui Sont les Évangéliques ? – Identité, unité et diversité du mouvement, St‑Légier (Suisse), Editions Emmaüs, 1998 ; FATH Sébastien, dir., Le Protestantisme Évangélique : un christianisme de conversion, Turnhout, Editions Brepols, 2004 ; Secrétariat Général de la Conférence des Evêques de France, Regards sur le Protestantisme Évangélique en France, Documents Episcopat n°8, 2006.

[2] WILLAIME Jean‑Paul, Les Pasteurs d’Alsace et de Moselle, Bulletin n°3 du Centre de Sociologie du Protestantisme, Strasbourg, Faculté de Théologie Protestante, 1980, p. 32.

[3] Sur les évangéliques en Alsace, voir aussi : SINCLAIR Christopher, « Historique de l’implantation du protestantisme évangélique en Alsace », paru in SINCLAIR Christopher, dir., Actualité des Protestantismes Évangéliques, Presses Universitaires de Strasbourg, 2002, p.18-25 ; ainsi que SINCLAIR Christopher, « Le protestantisme alsacien-mosellan : du terroir paroissial à la dispersion conversionniste », paru in BASTIAN Jean-Pierre, dir., La Recomposition des Protestantismes en Europe Latine, Genève, Labor et Fides, 2004, p. 223-250.


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