Où va la technoscience ?

Dévoiler le monde naturel ou créer un nouveau monde ? La science nous promet un envol radieux, délivré des pesanteurs de notre condition mortelle et terrestre. Mais le futur pourrait être tout autre. Le cheval emballé de la technoscience pourrait rencontrer plus tôt que prévu le mur de la réalité.

Mis en ligne le 21 août 2020 Imprimer Imprimer

Avant-Propos :
A l’heure où nous découvrons quotidiennement des transgressions éthiques dans les laboratoires de haute sécurité par des « chercheurs » qui se sont soumis au dieu-argent, les réflexions de personnes comme l’éminente neurochirurgienne et philosophe Anne-Laure Boch sont indispensables.
Je vous invite à la découvrir au travers de ces 2 vidéos et d’un texte très complet.

Je vous invite aussi à faire un parallèle entre ce qu’elle livre comme analyse et le développement d’un vaccin à codage génétique jamais validé de manière respectueuse du protocole scientifique, mais que l’on a décidé d’inoculer à 7 milliards d’individus. Des milliards ont été déversés dans les poches des industriels grâce à des pré-commandes avant même d’avoir eu les résultats des quelques tests en cours de réalisation sur l’humain.
Des apprentis-sorciers qui ont réussi à embarquer les décideurs politiques dans leur grand saut vers l’inconnu.
Des gains probablement jamais égalés sont en cours de réalisation dans le mépris de la vie humaine et… de la science elle-même.

Liliane Held-Khawam

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Où va la science ?

Anne- Laure Boch, neurochirurgienne, médecin des Hôpitaux de Paris, docteur en philosophie.

Anne-Laure Boch : Dévoiler le monde naturel ou créer un monde nouveau : où va la science ? Durée 1’18

Où va la science ? Dévoiler le monde naturel ou créer un nouveau monde ? La science nous promet un envol radieux, délivré des pesanteurs de notre condition mortelle et terrestre. Mais le futur pourrait être tout autre. Le cheval emballé de la technoscience pourrait rencontrer plus tôt que prévu le mur de la réalité. Ses prétentions infinies pourraient se fracasser sur les limites d’un monde fini. Limites écologiques, limites économiques, limites politiques et sociales. Le désordre mondial qui vient fera rendre gorge aux utopies technoprogressistes, dont le transhumanisme est le dernier avatar. On peut le regretter… ou éprouver un secret soulagement. Après tout, le rêve technoscientifique n’était-il pas en train de virer au cauchemar ?

À VOIR : La face sombre du transhumanisme. Vidéo à la fin de l’article

Puisqu’on nous demande où va la science, qu’on nous permette d’abord de rappeler d’où elle vient. Comme souvent en philosophie, notre point de départ sera l’Antiquité grecque, Aristote étant notre auteur de référence.

Dans l’Antiquité, il y a d’un côté la science « pure » (épistèmè), de l’autre la technique (technè). L’épistèmè est un mode de connaissance du monde naturel. Fondée sur des propositions nécessaires, faisant appel à l’induction et au syllogisme, elle exige un long travail d’observation, de réflexion, d’abstraction, qui construit une sagesse (sophia).

La sophia est la science des premiers principes et des premières causes. Elle débouche sur la contemplation (theoria). Parce qu’elle vise la connaissance universelle et certaine (« Ce que connaît la science ne peut pas être autrement » 1), elle ne s’intéresse pas aux choses qui admettent des changements, et réserve ses efforts aux « objets qui existent de toute nécessité et qui ont, par suite, un caractère éternel ». 2

Les objets de science sont naturels, spontanés, régis par des lois régulières. La science les décrit et les contemple sans prétendre les contraindre ou les modifier. Les astres sont l’exemple même de ces objets réguliers, prévisibles, éternels… On pourrait presque dire : parfaits.

Au contraire, la technè est tournée vers la pratique concrète des choses, leur construction ou façonnage. « L’art (technè) est une disposition accompagnée de raison et tournée vers la création (poièsis). » 3 Cette création ne concerne pas les choses qui adviennent naturellement, du fait d’un principe interne, mais celles qui dérivent de l’industrie humaine, produites par un principe externe.

Dans la technoscience, ce que l’on sait (la science) est profondément influencé par ce que l’on sait faire (la technique), et vice-versa.

Elle vise le particulier, non l’universel. La création technique n’est cependant pas radicalement séparée de la naissance des choses naturelles : « D’une manière générale, l’art (technè), dans certains cas, parachève ce que la nature (physis) n’a pas la puissance d’accomplir, dans d’autres cas, il imite la nature. » 4

Retenons l’opposition entre spéculation théorique et réalisation pratique, les deux ne se mélangeant pas et chacune évoluant pour son propre compte. Certes, il y a de la raison (logon alèthous) dans la technè. Mais cette raison n’est pas épistèmè, science. La science des Anciens est désintéressée, éloignée de toute fin utilitaire. Comme la philosophie, dont elle est une branche à part entière, elle contemple le monde, dévoile sa vérité (alètheia), elle ne le crée pas.

LE MONDE MODERNE EST LE MONDE DE LA TECHNOSCIENCE

À partir du XVIIème siècle, science et technique vont peu à peu s’interpénétrer, pour aboutir à une nouvelle réalité, la technoscience. 5 Dans la technoscience, ce que l’on sait (la science) est profondément influencé par ce que l’on sait faire (la technique), et vice-versa. Tout d’abord, parce que le scientifique connaît le monde « par les mêmes lois qui ont servi à Dieu pour le créer ». 6 La science permet donc une re-création, une création en second, qui rendra effectivement l’homme « comme maître et possesseur de la nature ».

C’est désormais l’expérimentation, et non la seule rigueur du raisonnement, qui permet la certitude.

De la copie du monde, la science moderne passe à l’original, si l’on peut dire. Et bientôt, l’intrication entre science et technique va se matérialiser avec l’invention d’une méthode, la méthode expérimentale, et au développement considérable que lui vaudra son succès. C’est l’expérimentation qui va faire évoluer la science pure vers une technoscience.

La science antique avait deux parties, qui se succédaient toujours dans le même ordre : 1) observation de la nature ; 2) élaboration d’une théorie à la lumière de la logique, qui procède par induction (raisonnement par lequel on passe du particulier à l’universel) et syllogisme (déduction médiate où une conclusion procède nécessairement de propositions précédentes).

La rigueur de la méthode, observation minutieuse puis raisonnement approprié, était garante de la certitude de la connaissance. Point n’était donc besoin d’une quelconque vérification, la théorie se suffisait à elle-même, elle était aboutissement nécessaire et suffisant.

La science moderne, elle, se compose de trois parties : 1) observation de la nature ; 2) élaboration d’une théorie quantifiable ; 3) vérification de cette théorie au laboratoire, grâce à une construction artificielle qu’on appelle « l’expérimentation ».

Le laboratoire, lieu de l’action technique, devient le lieu de la science, sa zone d’action. De contemplation, la science devient action.

L’expérimentation est le retour sur la théorie qui manquait à la science antique. Elle la parachève en ce que nulle théorie ne peut se maintenir sans le sceau de la vérification expérimentale. C’est désormais l’expérimentation, et non la seule rigueur du raisonnement, qui permet la certitude.

Pour rendre possible la vérification effective de la théorie par l’expérimentation, le savant va avoir besoin d’aide. Il a besoin d’une construction pratique, ce que lui apporte la technique. La technique sert d’abord à réaliser le système expérimental devenu indispensable à la science. Elle permet de construire un petit monde, manipulable à souhait, en lieu et place du grand, celui dont sont toujours tirées les premières observations.

Il y a, dans la science moderne, un mélange des différentes étapes de son élaboration, avec une rétroaction des unes sur les autres. L’observation est maintenant guidée par la théorie, qui construit l’expérimentation mais s’y soumet en dernier ressort. Et l’expérimentation retentit sur l’observation.

Gaston Bachelard a bien rendu compte de cet enchevêtrement, où théorie et expérimentation se répondent mutuellement :

« Déjà, l’observation a besoin d’un corps de précautions qui conduisent à réfléchir avant de regarder, qui réforment du moins la première vision, de sorte que ce n’est jamais la première observation qui est la bonne. L’observation scientifique est toujours une observation polémique ; elle confirme ou infirme une thèse antérieure, un schéma préalable, un plan d’observation ; elle montre en démontrant ; elle hiérarchise les apparences ; elle transcende l’immédiat ; elle reconstruit le réel après avoir reconstruit ses schémas. Naturellement, dès qu’on passe de l’observation à l’expérimentation, le caractère polémique de la connaissance devient plus net encore. Alors il faut que le phénomène soit trié, filtré, épuré, coulé dans le moule des instruments, produit sur le plan des instruments. Or, les instruments ne sont que des théories matérialisées. Il en sort des phénomènes qui portent de toutes parts la marque théorique. » 7

L’expansion du monde technique, le monde créé au laboratoire par et pour la science, évince progressivement le monde naturel.

Il y a un va-et-vient entre science et technique, aucune des deux instances ne pouvant prétendre être le terme de l’autre. Ce va-et-vient a été extraordinairement fécond : au fur et à mesure de son développement, il a entraîné d’immenses progrès techniques 8 ; et les progrès techniques ont été à l’origine de progrès scientifiques.

Par ailleurs, l’expansion du monde technique, le monde créé au laboratoire par et pour la science, évince progressivement le monde naturel, celui qui était à l’origine des premières observations. Le laboratoire, lieu de l’action technique, devient le lieu de la science, sa zone d’action. De contemplation, la science devient action. Action de création, de réalisation : le réel n’est plus simplement un donné qu’il faut dévoiler. Il est une nouveauté à inventer chaque jour.

« La véritable phénoménologie scientifique est bien essentiellement une phénoménotechnique. Elle renforce ce qui transparaît derrière ce qui apparaît. Elle s’instruit par ce qu’elle construit. La raison thaumaturge dessine ses cadres sur le schéma de ses miracles. La science suscite un monde, non plus par une impulsion magique, immanente à la réalité, mais bien par une impulsion rationnelle, immanente à l’esprit. Après avoir formé, dans les premiers efforts de l’esprit scientifique, une raison à l’image du monde, l’activité spirituelle de la science moderne s’attache à construire un monde à l’image de la raison. L’activité scientifique réalise, dans toute la force du terme, des ensembles rationnels. » 9

La science, qui était sophia, devient technè. Son savoir devient pouvoir (Francis Bacon), plus précisément pouvoir-faire. Et ce, même dans les domaines qui semblent à première vue les plus théoriques. L’exemple de la physique quantique est à ce titre éloquent. Il s’agissait, au début du XXème siècle, de résoudre un problème d’école : calculer le rayonnement du « corps noir », corps idéal supposé absorber tous les photons incidents.

De nos jours, on estime que 30 % du Produit Intérieur Brut (PIB) des Etats-Unis dépend d’activités qui ont un rapport, de près ou de loin, avec les avancées de la physique quantique − ne serait-ce que l’informatique !

Il en est sorti, en quelques décennies, une physique extraordinairement abstraite – si abstraite que d’aucuns la disent « impensable ». Et pourtant… De nos jours, on estime que 30 % du Produit Intérieur Brut (PIB) des États-Unis dépend d’activités qui ont un rapport, de près ou de loin, avec les avancées de la physique quantique − ne serait-ce que l’informatique !

Notons que le passage d’une forme de science à l’autre (science sophia à science technè) ne s’est pas fait dans tous les domaines en même temps. La biologie en est longtemps restée à la conception ancienne, où l’observation du monde naturel dominait. Au XIXème siècle, le travail du naturaliste consiste encore essentiellement en une tâche d’observation, à visée de classification.

La persistance prolongée de méthodes aristotéliciennes en biologie a pu faire dire à certains que cette science n’était entrée dans la modernité que depuis la découverte du support moléculaire de l’information génétique, voire qu’elle ne s’était proprement constituée en « science » qu’à partir de ce moment – James D. Watson et Francis Crick étant alors les pères, non seulement de la biologie moderne, mais de la biologie tout court. Depuis, la biologie a bien rattrapé son retard en matière de « scientificité »…

TECHNOSCIENCE OU TECHNOLOGIE ?

Si la technoscience est au cœur du monde moderne 10, un autre terme est aujourd’hui largement employé. Il s’agit du mot « technologie ». La technologie, comme l’indique l’étymologie, c’est le logos de la technique, le discours sur la technique. 11 On retrouve ce mot, dans son emploi premier, par exemple dans Instituts Universitaires de Technologie, qui sont bien des écoles consacrées à l’étude des techniques.

Mais, force est de reconnaître que ce n’est pas dans cette acception que le terme est le plus souvent employé. Il est employé comme un synonyme de technique – technique de pointe, en général. Cette extension d’emploi est-elle une simple impropriété ? Ou a-t-elle une signification, un sens qui se cache derrière ce glissement sémantique, à première vue inutile puisque aboutissant à une redondance ?

L’imagination est éveillée, non par la technique elle-même, la technique réelle, mais par le discours sur la technique, la technologie. Ce discours justifie les prétentions exorbitantes de la technoscience dans le monde réel.

Notons d’abord le contexte psychologique. C’est lui qui doit nous guider, car c’est lui qui explique presque tout. Si le terme « technique » est neutre, « technologie » est nettement flatteur. Il y a de l’emphase dans la substitution d’un mot par l’autre. On dit « les nouvelles technologies » et la voix vibre… Ou bien, on parle de « haute technologie », avec émerveillement.

La technologie, c’est par exemple un appareil « bourré d’électronique », « ultrasophistiqué », « futuriste »… La projection de tous les bienfaits que recèlent les mots « nouveau », « technologie », etc., excite l’imaginaire, transcendant la réalité prosaïque. L’imagination est éveillée, tenue en haleine, non par la technique elle-même, la technique réelle, mais par le discours sur la technique, la technologie.

Ce discours, qui confond technique réelle et technique rêvée, justifie les prétentions exorbitantes de la technoscience dans le monde moderne. De façon délibérée, il cherche à brouiller les limites entre l’effectif et le souhaité. Le « techno-discours » 12, c’est toute la propagande qui accompagne, soutient, promeut les innovations techniques. En somme, du marketing, de la publicité. La technoscience s’y soumet avec complaisance.

Dès ses débuts, la science moderne reconstruit la nature à son image. La technologie est la néo-nature rêvée puis créée de toutes pièces par la science. Elle est notre monde artificiel, qui partout a remplacé le naturel.

La prédilection pour le terme « technologie » révèle aussi la fonction du discours dans l’élaboration même de la technoscience. Si la technique contemporaine et la science sont liées d’étroite façon, c’est qu’elles procèdent toutes deux du même logos, du même discours. L’évolution d’une science éthérée et impuissante vers une technoscience hyperpuissante était contenue en germe dans les prémisses pourtant éloignées de toute réalisation pratique.

Dès ses débuts, la science moderne reconstruit la nature à son image. Elle appréhende la nature de façon théorique, puis s’applique à réaliser ses visions. Alors, naît la « technique technologique », toute empreinte de la pensée scientifique, c’est-à-dire de la façon dont la science pense le monde. La technologie est la néo-nature rêvée puis créée de toutes pièces par la science. Elle est notre monde artificiel, qui partout a remplacé le naturel. 13

LA SCIENCE, PRESTATAIRE DE SERVICE

Munis des puissants instruments de la technoscience, savants et chercheurs ont acquis une position centrale dans le monde moderne, ce monde artificiel qu’ils ont façonné peu à peu. Ils sont désormais dépositaires des valeurs les plus élevées de la société. Le public demande à faire confiance, à garder l’espoir, à rêver : nous voilà qui proposons nos services en toute modestie, services qui sont acceptés avec empressement. Et la reconnaissance morale s’accompagne d’une reconnaissance pratique faite d’avantages bien réels – pourquoi s’en priver ?

En même temps, les scientifiques ont payé cette position éminente du prix de leur liberté. 14 Traditionnellement, la science faisait partie des « arts libéraux ». Elle était l’occupation raffinée de quelques-uns qui avaient assez de fortune et de culture pour s’adonner aux plaisirs de l’esprit. Ces aristocrates de la science n’avaient de compte à rendre à personne, et certainement pas à un public bien incapable de comprendre les tenants et aboutissants de leurs spéculations intellectuelles.

De nos jours, les sciences pures n’ont pas bonne presse. « A quoi ça sert ? » est la question, empreinte de soupçon, que pose un public soucieux des deniers que l’Etat attribue à la recherche.

Depuis, les choses ont bien changé. L’accès à la science s’est démocratisé, ce dont il faut se réjouir. Mais ces scientifiques plus nombreux sont aussi plus dépendants de leurs commanditaires, en l’occurrence les pouvoirs, publics ou privés, dispensateurs de crédits et de postes. Ils sont devenus les employés d’une société avide d’innovation, et qui exige un retour sur investissement. 15 

De nos jours, les sciences pures n’ont pas bonne presse. 16 « À quoi ça sert ? » est la question, empreinte de soupçon, que pose un public soucieux des deniers que l’Etat attribue à la recherche. Pas question d’entretenir des savants occupés à l’élaboration d’une œuvre strictement intellectuelle, s’ils ne prouvent qu’ils rendent un service tangible à la collectivité.

Service qui est d’ordre matériel, bien évidemment. Une avancée purement intellectuelle, sans conséquence matérielle, est considérée comme nulle et non avenue, bénéficiant aux seuls individus privés et, au fond, scandaleusement égoïstes.

Cela est flagrant dans la presse de vulgarisation scientifique, qui a un grand rôle de diffusion d’une certaine idée de la science auprès du public 17. Ce qui est au premier plan, ce ne sont jamais les spéculations intellectuelles désintéressées, la science en tant que moyen de connaissance du monde. Ce sont les applications matérielles qui signent le « progrès » si désirable.

Les sciences fondamentales ne survivent que parce qu’on les suppose indispensables pour la recherche appliquée.

In fine, seules les recherches qui débouchent sur de telles applications sont dignes d’intérêt, pour ne pas dire de finances. La recherche est un « projet »… devant déboucher sur un brevet, ou reconnaître son échec et s’interrompre. On est passé d’une science où les applications pratiques étaient données de surcroît à une science qui a son origine et son terme dans des préoccupations matérielles. La science est instrumentalisée par la technique, elle-même au service de la vie quotidienne des gens.

Les sciences fondamentales, d’ailleurs, ne survivent que parce qu’on les suppose indispensables pour la recherche appliquée. 18 Ainsi, les mathématiques ne sont licites que parce qu’elles permettent de faire des progrès en statistique ou en informatique. De même, la physique des particules élémentaires est rebaptisée « physique des hautes énergies », titre plus alléchant pour un public directement concerné par sa facture d’électricité.

Les hommes de science, eux-mêmes, semblent résignés à leur nouveau rôle de serviteurs de la collectivité. Obligés de justifier comme jamais l’intérêt de leurs travaux, ils passent une bonne partie de leur temps à écrire des projets dans lesquels ils dissertent sur les débouchés pratiques de leurs recherches. Pas d’autre solution pour trouver de l’argent, essentiel pour leurs laboratoires. 19

En contrepartie, ils montent dans la hiérarchie sociale. On sollicite leur avis sur les problèmes les plus divers, leur diagnostic sur les imperfections résiduelles de la communauté, leur concours pour améliorer la civilisation. Et ils peuvent répondre, se prévalant du respect dû à leur corporation, « en tant qu’homme de science ». Ils apportent leur pierre au grand but commun, à savoir le bonheur dans et par la consommation.

Sur l’échiquier de la consommation sans entrave, l’homme de science est un pion essentiel. Le scientifique n’est plus le maître de la vérité, ni le maître du monde. Il n’a plus pour mission d’élucider le monde, mais de satisfaire les consommateurs.

Sur l’échiquier de la consommation sans entrave, l’homme de science est un pion essentiel. C’est par la grâce de ses productions techniques que le monde nous est livré, en un vaste marché où il suffit de prendre. Dans ce contexte, le scientifique n’est plus un maître – ni maître de la vérité, ni maître du monde. Plus un maestro, tout juste un maître d’œuvre, un machiniste qui permet que, sur scène, le spectacle soit le plus plaisant possible.

Il n’a plus pour mission d’élucider le monde, mais de satisfaire les consommateurs. Les consommateurs ne sauraient vivre sans lui. L’existence des uns serait intolérable sans le perpétuel concours de l’autre. Pas d’art pour l’art, pas non plus de savoir pour le savoir, tout pour la consommation : tel est le dogme prosaïque d’une société dont la mesquinerie semble croître à mesure de sa richesse.

Par l’intermédiaire de la technique, la science est devenue le prestataire de service de cette société, et son prestige supposé masque son esclavage réel.

LA NOUVELLE FRONTIÈRE

Or, voici que le marché a découvert une nouvelle terre de conquête : le corps. Le corps, c’est la nouvelle frontière à investir par la technoscience… et par la société de consommation. Ce corps si précieux, si fragile, si imparfait. Ce corps dont les « performances » sont sujettes à des améliorations infinies. Performances physiques, performances psychiques : dans la marionnette humaine, il y a tant de ficelles à tirer !

Jusqu’à présent, la technoscience s’attaquait au monde extérieur. Le monde intérieur relevait de la médecine, qui visait à réparer les fonctions défaillantes, à les remettre dans un état « normal », c’est-à-dire défini par une norme naturelle.

L’homme moderne est mal à l’aise face à la technique. Il a honte quand il compare son état misérable, son état d’homme naturel, à la splendeur de la machine.

Faible ambition quand on la compare à celle de nos modernes transhumanistes ! 20 Eux nous promettent rien de moins que la création d’une nouvelle espèce, sans plus de référence naturelle. Les thuriféraires des NBIC (Nanotechnology, Biotechnology, artificial Intelligence, Cognitive science) parlent d’une avancée majeure, une rupture inouïe vouée à révolutionner l’homme et la nature − ou ce qu’il en reste. Les organes usés par le vieillissement ou la maladie seront régénérés à l’infini et augmentés par les nanotechnologies.

Des neuro-implants décupleront nos facultés mentales, prélude à la connexion directe du cerveau à l’ordinateur et à la création d’une « pensée hybride ». Dans le même temps, on pratiquera une sélection rigoureuse des embryons conçus par fécondation in vitro. Seuls les plus « performants » seront conservés et implantés − éventuellement dans un utérus artificiel −, voire clonés, pour améliorer peu à peu l’espèce humaine.

Au bout de tous ces progrès, ce sera « la mort de la mort ». Enfin, le surhomme immortel pourra s’arracher à la glaise terrestre et voler à la conquête de mondes nouveaux, la colonisation spatiale parachevant le rêve de devenir maître et possesseur de la nature toute entière. 21

Pour les transhumanistes, la condition humaine est une prison 22, et tout ce qui permet de s’en affranchir est souhaitable. Faut-il qu’ils soient mal dans leur peau pour désirer leur propre effacement au profit d’une chimère homme-machine ! Faut-il qu’ils soient tenaillés par ce que Günther Anders appelait « la honte prométhéenne » ! 23

Selon Anders, l’homme moderne est mal à l’aise face à la technique. Il a honte quand il compare son état misérable, son état d’homme naturel, à la splendeur de la machine. Honte devant les machines, les produits techniques qu’il a créés lui-même, ou plutôt que d’autres ont créés pour lui.

Le nouveau médecin technoscientifique est là pour guérir l’homme de sa honte prométhéenne. Il est là pour construire le cyborg qui va reléguer l’homme naturel aux oubliettes de l’évolution des espèces. Demain, ouvrier qualifié bien dirigé par des ingénieurs inventifs, il implantera des fonctions nouvelles dans ce terreau fertile qu’est la chair. Sous son bistouri, le corps ne sera plus un donné, il deviendra un support. Il ne sera plus une fin, mais un moyen.

Le nouveau médecin technoscientifique est là pour guérir l’homme de sa honte prométhéenne. Il est là pour construire le cyborg qui va reléguer l’homme naturel aux oubliettes de l’évolution des espèces.

Bien sûr, seuls les riches auront les moyens d’accéder à de telles techniques, tellement consommatrices d’énergie et de matériaux rares. Avec, à la clé, une société encore plus inégalitaire, encore plus violente. Imaginons cette société, où des humains augmentés voisineront avec ces « chimpanzés du futur » 24 que seront devenus les hommes naturels.

Les uns, poussés à toujours plus de prédation pour assurer le fonctionnement et la maintenance des gadgets dont dépendra leur vie. Les autres, acculés à la misère, fourbissant leurs armes dans l’attente de l’ultime révolte qui emportera un monde détesté. Pris d’assaut par des vagues de miséreux qui auront pour eux le nombre et l’énergie du désespoir, ce monde retournera tôt ou tard à la barbarie. La technoscience, dont nous sommes si fiers, ne sera plus alors qu’un lointain souvenir.

OÙ VA LA SCIENCE ?

La science nous promet un envol radieux, délivré des pesanteurs de notre condition mortelle et terrestre. Mais le futur pourrait être tout autre. Le cheval emballé de la technoscience pourrait rencontrer plus tôt que prévu le mur de la réalité. Ses prétentions infinies pourraient se fracasser sur les limites d’un monde fini. Limites écologiques, limites économiques, limites politiques et sociales.

Pour honorer ses immenses promesses, la technoscience a besoin d’un monde riche, stable, ordonné. Le monde tel qu’il est, monde surpeuplé, pollué et dégradé, épuisé par l’exploitation intensive de ressources non renouvelables, ravagé par les guerres et les inégalités sociales, hanté par des hordes de déracinés, ce monde qui est sur le point de basculer dans le chaos 25 permettra-t-il encore que la devise comtienne, « Ordre et Progrès », soit plus qu’un doux rêve ?

Le désordre mondial qui vient fera rendre gorge aux utopies technoprogressistes, dont le transhumanisme est le dernier avatar. On peut le regretter… ou éprouver un secret soulagement. Après tout, le rêve technoscientifique n’était-il pas en train de virer au cauchemar ?

Anne-Laure Boch

Source : https://sciences-critiques.fr/ou-va-la-science-devoiler-le-monde-naturel-ou-creer-un-nouveau-monde/
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