Les aumôniers doivent se former à la laïcité

Un nouveau décret exige désormais des aumôniers l’obtention d’un diplôme après une formation civique et civile. Les cultes saluent la décision mais regrettent un manque de discussion avec le ministère.

Mis en ligne le 11 mai 2017 Imprimer Imprimer

Qu’ils exercent dans les prisons, les hôpitaux ou les bataillons, tous les aumôniers devront désormais être formés à la laïcité. Un décret paru le 5 mai, rend obligatoire la possession d’un diplôme « sanctionnant une formation civique et civile agréée » pour les futurs aumôniers pénitentiaires, hospitaliers et militaires. Le texte concerne uniquement les « aumôniers rémunérés et nouvellement recrutés », qui devront donc être déjà diplômés lors de leur recrutement, ou s’engager à l’être dans les deux ans.

Fruit d’une longue élaboration au ministère de l’Intérieur, ce décret « assure à des acteurs qui ont un rôle particulier le partage d’un socle commun de connaissances sur les valeurs et les principes de la République », explique-t-on au ministère. « On ne peut pas nier la nécessité d’un tel diplôme, surtout après les attentats de 2015 », ajoute un responsable qui a participé à sa rédaction aux côtés de Bernard Cazeneuve et de Manuel Valls, véritables instigateurs du projet. Une façon à peine dissimulée de désigner le véritable destinataire du texte : les aumôniers de prison de culte musulman, en première ligne pour lutter contre la radicalisation, selon le ministère. « Tous les acteurs de la prévention de la radicalisation doivent être associés, et l’aumônier pénitentiaire n’est pas un acteur anodin ».

les représentants musulmans ne s’opposent pas à ce décret

Une position critiquée par le pasteur Brice Deymié, aumônier national des prisons à la Fédération protestante de France : « il ne faut pas instrumentaliser l’aumônier, et la lutte contre la radicalisation n’est pas notre boulot ». Cependant, les représentants musulmans ne s’opposent pas à ce décret : « cela apportera un plus à nos aumôniers et sera bénéfique pour tout le monde », estime Hassan el-Alaoui Talibi, aumônier général musulman des prisons. « Les formations doivent se généraliser ».

Mais tous critiquent le manque de consultation des aumôniers par le ministère concernant ce projet : « il faut nous écouter, et d’abord parler de notre statut ! », s’exclame le pasteur Deymié. « On dirait que le ministère ne connaît pas la vie sur le terrain : nos besoins n’ont pas été entendus ». Un reproche partagé par le Père Jean-Marie Onfray, responsable du pôle Santé à la Conférence des Évêques de France : « on ne nous demande jamais notre avis », regrette-t-il.

Pourtant, en 2015, les discussions « avaient bien démarré », selon le pasteur Deymié, avec notamment un dialogue entre les différents cultes, mais le départ de Christiane Taubira, la ministre de la justice – dont dépendent les aumôniers pénitentiaires – et les changements de direction au bureau central des cultes ont rendu difficile cette collaboration. Une difficulté que le ministère de l’Intérieur reconnaît à demi-mot.

Ces formations doivent comprendre 120 à 160 heures de cours

C’est donc une « occasion manquée », selon le pasteur, regrettant un moment qui aurait pu donner lieu à une « construction collective » avec les autres cultes. D’autant qu’il juge « très positif » le fait d’avoir une formation, et ne s’oppose donc pas à ce que l’État propose un tel décret : « cela fait d’ailleurs plusieurs années que nous avons un DU [Diplôme Universitaire] pour nos aumôniers, centré sur la pratique, mais il n’a pas été homologué », regrette-t-il.

En effet, pour être reconnus comme des « DU de laïcité », ces formations doivent comprendre 120 à 160 heures de cours sur le fait religieux, le fonctionnement des institutions françaises ou le dialogue interreligieux. Un nombre d’heures « trop élevé », selon le pasteur Deymié, qui demande « une cinquantaine d’heures » au maximum, ou un système d’équivalences qui permettrait de faire reconnaître des diplômes préexistants.

La question des équivalences est également au cœur des préoccupations des catholiques. « Tant qu’il n’y a pas les mesures d’application [qui devraient paraître la semaine prochaine dans un arrêté, NDLR], je dis à mes collègues de ne pas s’exciter, mais la question de la validation de nos formations nous inquiète quand même », reconnaît le Père Onfray. « Cela va compliquer la vie et le recrutement des aumôniers pénitentiaires », ajoute le Père Jean-François Penhouet, aumônier général catholique des prisons, secondé par Hassan el-Alaoui, son homologue musulman.

Inquiétude infondée, selon le ministère de l’Intérieur. « L’usager ne doit pas être pénalisé », assure-t-on place Beauvau, et « nous allons trouver une solution avec des équivalences et des passerelles ». Seize « diplômes universitaires de laïcité » existent déjà en France, notamment à Strasbourg, Aix, Lyon et Montpellier. D’autres universités pourront faire homologuer leur diplôme si celui-ci respecte « des critères d’horaires et de contenus » ainsi que la charte d’homologation déjà existante.

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Les aumôniers en chiffres

Dans les prisons. Au 1er janvier 2015, selon le ministère de l’Intérieur, les prisons françaises comptaient 1 628 intervenants d’aumônerie, dont 972 bénévoles. Le culte catholique est le plus représenté, avec 760 aumôniers. Viennent ensuite le culte protestant (377 intervenants) et le culte musulman (193 intervenants).

Dans les armées. 200 aumôniers catholiques servent sous les drapeaux, ainsi que 76 protestants, 35 musulmans et 30 israélites, dont la majorité exerce à temps partiel. 16 aumôniers sont déployés en permanence en opération extérieure.

Dans les hôpitaux. Aucun recensement n’est disponible mais tous les hôpitaux doivent disposer d’une équipe d’aumôniers pluri-confessionnelle. Le culte catholique dispose d’environ 1 200 aumôniers hospitaliers, selon la Conférence des évêques de France.
Héloïse Fayet

Source : La Croix
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