L’Amérique de Billy Graham

C’est pour immortaliser sa prédication que l’Association évangélique Billy-Graham (BGEA) a érigé en 2007, deux ans après son retrait de la vie publique, la Billy Graham Library, devenue le monument le plus visité de Charlotte, en Caroline du Nord, avec 1,1 ­million de visiteurs par an.

Mis en ligne le 29 août 2017 Imprimer Imprimer

Hormis la croix de verre qui perce la façade, on dirait une vieille grange tirée de La Petite Maison dans la prairie. L’immense bâtisse de bois est en réalité un musée consacré au plus célèbre télévangéliste américain, rappelant les origines modestes de ce fils de fermiers devenu le « pasteur de l’Amérique » et l’aumônier de la Maison-Blanche. « Ce n’est pas un musée, corrige Wayne Atcheson, guide et historien du lieu. Billy Graham vit toujours, à deux heures d’ici, dans sa propriété d’Asheville. Malgré ses 98 ans, il est en bonne santé et, s’il pouvait, il prêcherait encore… » C’est bien pour immortaliser sa prédication que l’Association évangélique Billy-Graham (BGEA) a érigé en 2007, deux ans après son retrait de la vie publique, la Billy Graham Library, devenue le monument le plus visité de Charlotte, en Caroline du Nord, avec 1,1 ­million de visiteurs par an.

Toujours un appel à la conversion

Des centaines de photos et de vidéos y retracent son épopée, depuis sa première croisade d’évangélisation à Los Angeles en 1949, jouant au golf avec George Bush père, prêchant devant l’Amérique en deuil au lendemain du 11 septembre 2001 dans la cathédrale de Washington, ou dialoguant avec Woody Allen. Lui-même aurait été gêné lors de l’inauguration des lieux – « c’est trop de Billy Graham » –, mais pour ses héritiers, « on ne peut séparer le message du prophète qui l’a porté ».

Lire : Le mot : «Télévangéliste»

La Billy Graham Library ne se veut d’ailleurs pas un simple cabinet de curiosités – même si trônent en bonne place son pupitre, ses bibles, ou encore les pistolets des gangsters convertis à sa prédication… Ici comme dans tout l’univers évangélique, l’appel à la conversion prime. À la sortie, après un dernier film aux accents lyriques, « ceux qui veulent recevoir Jésus comme leur sauveur » peuvent s’adresser à l’équipe de bénévoles qui priera pour eux.

Cinq cents ans après la Réforme, ce haut lieu du protestantisme évangélique américain n’est certes pas un enfant direct de Luther. La Billy Graham Library est toutefois un lieu de mémoire majeur de ce courant protestant qui se répand le plus aujourd’hui, l’évangélisme, un courant centré sur la conversion personnelle et qui regroupe 600 millions de chrétiens « born again » – nés de nouveau – dans le monde…

La « Bible Belt », l’ancien Sud sécessionniste

« Le Sud a d’abord été majoritairement anglican », avec l’arrivée des premiers colons britanniques en Virginie, en 1607, rappelle Steve Rhoads, vice-président de la BGEA. Mais si elle est la religion établie d’une aristocratie de planteurs, l’institution anglicane va assez vite ne plus répondre au besoin spirituel des plus pauvres, notamment des esclaves, et décliner. En parallèle, un premier Grand Réveil, impulsé dans les années 1730-1740 par le calviniste Jonathan Edwards et l’anglican George Whitefield, se répand au Sud, appelant à se convertir. La croissance de ce protestantisme évangélique, majoritairement baptiste et méthodiste, au début du XIXe siècle, se cristallise dans les camp meetings, des assemblées de plusieurs milliers de personnes autour de prédicateurs enflammés.

L’actuel protestantisme de la « Bible Belt », l’ancien Sud sécessionniste marqué par une certaine culture biblique et fondamentaliste, s’est ainsi fondé sur cette culture « conquérante, énergiquement prosélytique et pionnière », explique l’historien Sébastien Fath (1). C’est véritablement après la Seconde Guerre mondiale que les Églises évangéliques connaissent une expansion considérable, à commencer par la Convention baptiste du Sud, fondée en 1845 et première dénomination protestante aux États-Unis, tiraillées entre une aile libérale et une autre fondamentaliste, celle qu’on retrouvera aux côtés des faucons de la guerre en Irak, en 2003.

Billy Graham, lui, incarne pendant soixante-dix ans une voie médiane. Il est devenu « une marque à part entière, qui véhicule les valeurs d’intégrité, de confiance, d’honnêteté, et sous laquelle nous poursuivons son œuvre d’évangélisation, notamment sur les réseaux sociaux qui lui donnent une ampleur décuplée », affirme Ken Barun, juif converti qui, avant de diriger le personnel de la BGEA – 400 employés –, fut président de la fondation caritative Ronald-McDonald.

La sobre opulence des locaux dans lesquels reçoit Ken Barun dit la puissance de cette fondation de 90 millions de dollars de chiffre d’affaires, pilotée par l’un des cinq enfants de la dynastie Graham, Franklin, 65 ans. Mais on ne rencontrera pas l’héritier du clan. Franklin Graham est entre l’Alaska et la Corée du Sud où il doit s’entretenir avec le nouveau président Moon Jae-in. Si le fils Graham s’est spécialisé dans l’aide humanitaire, il poursuit l’œuvre de son père avec un volet politique plus assumé, même si son équipe réfute un soutien partisan au camp républicain.

Un large réseau d’Églises aux États-Unis et dans le monde

Il fut l’un des six responsables religieux invités à prier lors de la cérémonie d’investiture de Donald Trump. « Pour le 95e anniversaire de son père, en 2013, nous avions invité ses donateurs, entre autres Rupert Murdoch, Bill Marriott Jr et Donald Trump qui avait envoyé un chèque de 25 000 dollars. C’est à cette occasion que Franklin l’a rencontré », assure Ken Barun, qui a piloté le « Tour » organisé l’an dernier dans les 50 États américains par Franklin Graham pour prier pour le pays en pleine campagne électorale.

Dans les pas de Billy Graham, la BGEA, qui n’est rattachée à aucune dénomination particulière mais entretient des relations avec un large réseau d’Églises aux États-Unis et dans le monde, s’est donné pour objectif de former les leaders d’Église à « diffuser les valeurs chrétiennes et influencer la société »« Beaucoup de chrétiens se retirent de la culture au lieu de s’engager au nom de leur foi, en politique, dans les arts, la médecine, les affaires, analyse Steve Rhoads. Nous sommes pourtant appelés à être les ambassadeurs du Christ. »

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Bio express

1918. Naissance de Billy Graham.
1934. Conversion lors d’une campagne de « réveil ».
1939. Il devient pasteur d’une Église baptiste.
1943. Mariage avec Ruth, fille d’un médecin missionnaire en Chine.
1949. Première « croisade » d’évangélisation, à Los Angeles. Fonde la « Billy Graham Evangelistic Association ».
1950. Première visite à la Maison-Blanche.
1956. Fonde le mensuel Christianity Today.
1977. Premier évangélique à prêcher derrière le rideau de fer, en Hongrie.
1986. 100 000 personnes viennent l’écouter au Palais de Paris-Bercy.
2005. Dernière prédication publique à New York.

Céline Hoyeau, envoyée spéciale à Charlotte (États-Unis)

(1) Militants de la Bible aux États-Unis. Évangéliques et fondamentalistes du Sud, Sébastien Fath, Éd. Autrement, 250 p., 19 €.

Source : La Croix

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