La religion doit rester « dans la sphère privée »

La ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, a estimé que les convictions religieuses devaient rester « uniquement » dans « la sphère privée », tout en redisant son opposition à une loi interdisant le voile à l’université, le 7 janvier sur France 3.

Mis en ligne le 9 janvier 2018 Imprimer Imprimer

1. Quels sont les faits ?

Nouvel épisode dans la « guerre des laïcités » ou simple maladresse ? Dimanche 7 janvier, la ministre de l’enseignement supérieur, Frédérique Vidal, était l’invitée de « Dimanche en politique », le magazine politique de France 3. Interrogée sur sa position quant à l’interdiction du voile à l’université, la ministre s’est dite « profondément attachée à la loi de 1905 » qui selon elle « répond à la question ».

« Le trouble à l’ordre public, le prosélytisme doivent être combattus. Ensuite, la façon dont les gens s’habillent… », a-t-elle souligné, mentionnant le travail de l’Observatoire de la laïcité pour rappeler les règles dans les universités publiques.

Un peu plus tard, toujours dans la même émission, Frédérique Vidal était interrogée sur « la radicalisation de la laïcité », formule utilisée jeudi 21 décembre par Emmanuel Macron devant les responsables religieux réunis à l’Élysée. « Lorsqu’on utilise la laïcité pour poser le débat de l’islam, c’est une erreur », a-t-elle d’abord rappelé.

« La laïcité, ce n’est pas mettre en avant ou opposer telle religion à telle autre, c’est la liberté de conscience et mettre dans la sphère privée – et uniquement la sphère privée – les convictions religieuses, philosophiques, etc., des individus, et ainsi de garantir qu’ils puissent continuer à les avoir. Mais (ces convictions) n’ont pas à entrer dans la sphère publique », a-t-elle poursuivi. Une affirmation plus qu’étrange à laquelle n’a réagi aucun des deux journalistes qui l’interrogeaient.

2. Les réactions

Immédiatement, cette dernière phrase a suscité des réactions en chaîne sur les réseaux sociaux, reprochant à la ministre de l’enseignement supérieur sa méconnaissance de la loi de 1905. « Inquiétant et navrant », a écrit sur Twitter le président du Conseil national des évangéliques de France (Cnef), Étienne Lhermenault. « Avant de faire des ’formations laïcité’ pour les profs, on devrait visiblement en faire pour les ministres », a ironisé un autre internaute.

Consciente de son erreur, la ministre de l’enseignement supérieur a d’ailleurs publié quelques heures plus tard un second message sur Twitter dans lequel elle corrige partiellement ses propos initiaux. « Ayons des échanges sereins sur ces questions. La laïcité, c’est la liberté de croire ou de ne pas croire et de l’exprimer dans le respect de l’ordre public », a-t-elle écrit.

3. Quelles leçons ?

Une fois encore, l’épisode rappelle à quel point est répandue dans la société française l’idée selon laquelle la religion relèverait de la liberté de conscience et donc de la sphère privée ou intime de l’individu. « Il s’agit d’un double contresens si l’on se réfère à la doctrine juridique française initiée par la loi de séparation des Églises et de l’État en la matière, et aux textes de loi et des conventions internationales signées par la France depuis », écrit l’historienne Valentine Zuber, directrice d’études à l’École pratique des hautes études dans un récent essai « La laïcité en débat, au-delà des idées reçues » (Éditions Le Cavalier Bleu, 20 €).

Non seulement « la liberté d’exprimer sa religion en public est garantie », rappelle l’historienne, « mais la neutralité religieuse ne peut être exigée que des seuls agents publics représentant l’État laïque ». Toute liberté de manifester leurs convictions religieuses est laissée aux individus, et « en particulier aux usagers des services publics », y compris dans l’espace public. Seul l’ordre public – sous le strict contrôle du juge – peut la limiter.

Ainsi, si certaines prescriptions religieuses sont interdites – polygamie, mariage forcé ou excision – c’est « au nom d’autres principes jugés supérieurs de la démocratie et du bon fonctionnement de la société ». Quant à l’interdiction des signes religieux ostensibles à l’école, elle a été validée à plusieurs reprises par la Cour européenne des droits de l’homme qui a considéré qu’elle n’empiétait pas exagérément sur la liberté de religion des élèves.

Comment expliquer alors la confusion actuelle ? Par la méconnaissance des textes d’abord. Mais aussi par les tensions apparues à la fin des années 1980 autour de la visibilité de l’islam. D’une exigence de neutralité imposée aux représentants de l’État, le concept a été progressivement détourné par certains pour devenir « une revendication laïque de type plus philosophique, à la fois antireligieuse et antimusulmane », écrit Valentine Zuber.

Un détournement à l’égard duquel le président de la République a précisément affirmé, le 21 décembre, qu’il se montrerait « vigilant »

Anne-Bénédicte Hoffner

Source : La Croix

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