La réconciliation sur les plages du débarquement

Depuis 30 ans, des pasteurs évangéliques d’origine allemande mènent un patient travail de mémoire dans le département de la Manche. Rencontre avec un de ces apôtres de la réconciliation.

Mis en ligne le 11 juin 2019 Imprimer Imprimer

Les marais de la Manche sont irradiés par le soleil. Enveloppée de drapeaux alliés de circonstance, la petite commune de Sainte-Mère-Église s’apprête à célébrer le 75eanniversaire du débarquement en Normandie. Accroché au clocher de l’église Notre-Dame-de-la-Paix, un mannequin de parachutiste américain commémore la mésaventure du soldat John Steele, largué dans la nuit du 5 au 6 juin 1944 et demeuré coincé sur le toit. Outre quelques « gilets jaunes » mobilisés en ce 25 mai, un essaim de touristes a investi le village pour cet anniversaire dont il se murmure qu’il sera le dernier à compter des vétérans encore en vie. Ce jour-là, Sainte-Mère-Église accueille également la Marche internationale pour la paix, organisée chaque année depuis 2006 par la paroisse catholique. Curé du lieu, Marie-Bernard Seigneur, fait sonner les cloches à la volée, « comme à la Libération ! », pour convier les pèlerins à la célébration œcuménique pour la paix. À ses côtés, trois autres prêtres catholiques, une représentante anglicane, un ministre de l’Église protestante unie et un pasteur évangélique à l’accent germanique : Pierre Rapp.

Quatre Églises évangéliques 

« Je me suis toujours senti appelé à venir en France », explique ce pasteur sur une terrasse à côté de l’église, en protégeant ses yeux clairs derrière des verres teintés. Originaire de Karlsruhe, dans le Bade–Wurtemberg, non loin de la frontière alsacienne, Pierre Rapp réside depuis 28 ans en France, à l’appel de la mission Liebenzeller. Cette société missionnaire protestante, fondée en 1899 à Hamburg et issue du piétisme, avait été sollicitée par des évangéliques français dans le but d’implanter des Églises en Normandie. Une invitation qui avait rencontré un fort écho chez le théologien Ernst Vatter, responsable de la mission Liebenzeller, converti alors qu’il était prisonnier de guerre dans un camp français, après la défaite allemande de 1945. « Durant sa captivité, un soldat d’origine normande lui avait donné sa ration de pain. Ernst Vatter en était sorti avec le vœu d’envoyer des missionnaires se mettre au service de la Normandie », raconte Pierre Rapp. Après Saint-Lô en 1987, la mission Liebenzeller a implanté trois Églises : à Alençon, Avranches et Carentan. Après avoir administré la communauté d’Alençon de 1993 à 2012, Pierre Rapp est aujourd’hui pasteur à Avranches. Avec lui, deux autres Allemands dirigent les communautés de Saint-Lô et Carentan.

On a vu les Allemands fuir devant les chars américains. Mais ce qui nous terrifiait le plus, c’étaient les avions !

Son arrivée avec son épouse Sigrun n’est pas passée inaperçue dans le bocage. « Quand je faisais du porte-à-porte pour évangéliser, les gens me montraient spontanément leurs albums photos, me parlaient du conflit… Je sentais bien que la blessure était toujours là. Il fallait établir une relation d’amitié pour aller au-delà, et montrer que cela ne doit plus se reproduire », témoigne-t-il. Le pasteur décide de s’engager dans les activités de commémoration et dans le jumelage, unissant Alençon à la ville de Quakenbrück, en Basse-Saxe. Il accompagne ainsi la municipalité comme traducteur, pendant 18 ans.

Un rôle dont Pierre Rapp est très fier, lui qui semble s’acquitter d’une dette. « Mon grand-père a été soldat en France. C’était une grande souffrance pour lui, nous n’en parlions pas, confie-t-il. Un jour, j’ai demandé franchement à un voisin très âgé d’Alençon : comment ressentez-vous ma présence ici ? Il m’a répondu que j’étais trop jeune à ses yeux pour avoir participé à l’Occupation. Cela m’a apaisé et encouragé. »Dans les Églises évangéliques normandes, dont la composition a longtemps été franco-britannique, avant d’être renouvelée aujourd’hui par l’immigration africaine, l’impératif de réconciliation est d’autant plus brûlant que beaucoup de personnes âgées disent avoir davantage souffert des bombardements alliés que de l’Occupation.

« Se retrouver avec un pasteur allemand, c’est cocasse ! », dit Jennie qui a connu les bombardements allemands sur Londres

Née en 1936, Geneviève, ancienne ouvrière dans les usines textiles et métallurgiques de la région, se souvient de la terrible bataille d’août 1944 à Falaise, près de son village d’Athis-de-l’Orne. « On a vu les Allemands fuir devant les chars américains. Mais ce qui nous terrifiait le plus, c’étaient les avions ! » Ce dimanche 26 mai, au culte du Centre protestant évangélique d’Avranches, elle est assise à côté de -Jennie, une Britannique qui a connu le Blitz sur Londres (campagne de bombardements allemande). « Se retrouver avec un pasteur allemand, c’est cocasse ! », avoue-t-elle dans un sourire. Son mari français, Étienne, avait 11 ans en 1944. « Il lui faut beaucoup de courage, au pasteur ! », déclare-t-il avec admiration. « J’ai de l’animosité contre les nazis, mais aussi contre les miliciens de Vichy ! Quand je rencontre quelqu’un de mon âge, ou plus âgé, je me demande : de quel côté était-il pendant la guerre ? On nous demande de pardonner, mais pas d’oublier ! »

Travail de mémoire à l’école 

Pour Geneviève, qui a connu tous les pasteurs allemands qui se sont succédé dans la Manche, leur ministère reste utile. « Je pense que cela favorise la réconciliation. À travers eux, nous savons que le peuple allemand a lui aussi souffert. Les anciens n’ont plus de haine envers ce peuple. » Pourtant, les enfants des pasteurs, scolarisés dans les écoles de la Manche, se retrouvent parfois accusés par leurs camarades d’être responsables des atrocités de la guerre. Signe que le travail de mémoire n’est pas vain.

« Depuis trois ans, j’invite les écoliers et collégiens à visiter les cimetières militaires allemands de La Cambe, dans le Calvados, et de Huisnes-sur-Mer, près d’Avranches,relate Pierre Rapp. Beaucoup viennent pour la première fois, alors qu’ils sont -Normands. J’en profite pour leur donner mon témoignage. Il faut encourager ces échanges scolaires, afin que cela reste dans la mémoire, et que l’on poursuive l’idée européenne. » Un héritage dont il se revendique : « Je ne suis plus tellement allemand, mais je ne suis pas complètement français. Je me considère plutôt comme européen ! » Il a été naturalisé en 2008, deux de ses cinq enfants sont mariés à des Françaises. « C’est d’abord sur le plan individuel et personnel que nous travaillons à la réconciliation. » Avec gouaille, Geneviève approuve le pasteur : « Pour que plus jamais ça ! »

Source : La Vie

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