La petite phrase qui tue*

Dans un contexte électrique où les députés débattent du projet de loi « confortant les principes de la République », Gérald Darmanin a jugé utile de jeter encore, le 2 février, de l’huile sur le feu en direction des chrétiens. Cette fois, en désignant les protestants évangéliques comme une menace potentielle, en plus de l’islamisme, au titre des séparatismes dangereux.

Mis en ligne le 4 février 2021 Imprimer Imprimer

Le titre de l’article est de la rédaction du site

Dans un contexte électrique où les députés débattent du projet de loi « confortant les principes de la République », Gérald Darmanin a jugé utile de jeter encore, mardi 2 février, de l’huile sur le feu en direction des chrétiens.

Cette fois, en désignanr les protestants évangéliques comme une menace potentielle, en plus de l’islamisme, au titre des séparatismes dangereux. Alors qu’il intervenait dans l’émission L’heure des pros sur la chaîne Cnews (1), le ministre de l’Intérieur a en effet dit considérer qu’en plus de « l’islam », les évangéliques représenteraient « un problème très important », eux aussi.

Incompréhension totale

S’il a précisé que ce problème n’est « pas de même nature, évidemment, que l’islamisme qui fait des attentats et des meurtres », les évangéliques bénéficieraient « du soft power depuis l’étranger » en recevant un financement pour l’exercice de leur religion.

Ses propos interviennent après que la ministre déléguée chargée de la citoyenneté, Marlène Schiappa, avait accusé sur France 3 le 10 janvier « les évangélistes » (sic) d’exiger des certificats de virginité, une pratique visée dans le projet de loi contre le « séparatisme ».

Comme ce fut le cas pour cette sortie, celle de Gérald Darmanin a d’emblée suscité l’incompréhension totale des premiers concernés comme des spécialistes du sujet, parmi lesquels le chercheur Sébastien Fath. Les certificats de virginité ne sont certainement pas une pratique répandue chez les évangéliques français.

Et si certaines rares Églises évangéliques reçoivent parfois des aides d’organisations missionnaires étrangères, et en toute transparence, il ne s’agit pas d’États étrangers, comme c’est le cas pour certaines mosquées. Surtout, l’ensemble des activités se fait sous tutelle d’Églises évangéliques françaises et est soumis à la législation française. Mais dans l’immense majorité des cas, les évangéliques financent eux-mêmes leurs églises et temples.

Pourquoi cibler les évangéliques ?

Pourquoi donc deux ministres du gouvernement ont-ils tenu à insister à ce point sur les évangéliques, quitte à dresser une sorte de parallèle entre eux et les milieux islamistes ? Et comment en arriver à cibler justement le protestantisme évangélique, qui s’est illustré historiquement dans le combat pour la laïcité, la séparation État-Églises et les principes républicains, contrairement à d’autres courants religieux ?

Pour beaucoup, la réponse est évidente : le gouvernement veut éviter d’être taxé d’islamophobie et a donc besoin de trouver des courants non musulmans qui seraient également critiquables, alors que certaines pratiques au sein de l’islam seraient bel et bien le véritable objet de la loi.

C’est ainsi que les évangéliques, qui constituent une minorité chrétienne assez méconnue et souvent méprisée en France, seraient devenus, comme l’exprime François Clavairoly, président de la Fédération protestante de France interviewé par La Vie le 29 janvier, « le jouet d’une instrumentalisation au profit de la lutte contre l’islam ».

Au Conseil national des évangéliques de France – la plus grande organisation représentative de ce courant dans l’Hexagone –, on affiche une attitude étonnamment calme, tout en signalant son incompréhension. « Dans l’immédiat, nous confie son président Christian Blanc, nous allons nous tourner vers le ministère de l’Intérieur et le bureau des cultes afin de comprendre pourquoi Gérald Darmanin s’est exprimé de cette façon. »

Et d’ajouter : « Nous ne voyons évidemment pas en quoi nous serions ”un problème très important”. » Pour ce pasteur pentecôtiste, il est important, surtout dans le contexte actuel, « de ne pas surenchérir, ni choisir le registre de la victimisation, mais toujours se montrer ouvert au dialogue ».

En matière de dialogue justement, le Cnef entretient de bons rapports avec le ministère de l’Intérieur, qui est aussi celui des Cultes, et avec le bureau des cultes. À l’occasion d’une célébration des 10 ans de l’organisation, tenue le 15 décembre dernier, Gérald Darmanin est intervenu en personne par vidéo pour souligner la « relation de confiance » avec les évangéliques. Il évoquait d’ailleurs dans cette vidéo la même question du financement étranger qu’il a soulevée sur le mode de l’accusation le 2 février sur Cnews, mais en employant un tout autre ton.

Car il tenait alors à « rassurer » les représentants du Cnef à ce sujet, en rappelant qu’ils ne sont pas concernés par le financement d’États étrangers. Quant aux financements d’organisations étrangères, dont certaines peuvent porter des arrière-pensées politiques, ils ne sont pas et ne seront pas interdits, mais l’État français veut en revanche les connaître, comme le rappelait Gérald Darmanin dans la vidéo.

Méconnaissance ou vraie accusation ?

Au sein du Cnef, on cherche surtout à savoir si la sortie du ministre de l’Intérieur relève de la simple méconnaissance ou si elle est une accusation intentionnelle. « Dans le premier cas, nous explique Romain Choisnet, responsable de communication de l’organisation, nous devons continuer à informer sur les évangéliques auprès du ministère de l’Intérieur. S’il s’agit d’une volonté de nous mettre ainsi sur le même plan que les islamistes, en quelque sorte, nous tenons à dire que nous ne voulons pas servir de caution égalitaire. »

Source : La Vie.fr

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(1) https://www.cnews.fr/emission/2021-02-02/lheure-des-pros-du-02022021-1042155 (voir à 10’40).

Rappel
Sondage IFOP (5/11/20) : Le rapport à la laïcité à l’heure de la lutte contre l’islamisme et le projet de loi contre les séparatismes

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