Jean Vanier, le fondateur de l’Arche, nous a quitté

Jean Vanier avait fondé l’Arche en 1964. Il invitait sans relâche à regarder autrement, avec tout le respect qu’elles méritent, les personnes avec un handicap et toutes celles qui sont faibles et vulnérables. Il s’est éteint dans la nuit du lundi 6 au mardi 7 mai.

Mis en ligne le 7 mai 2019 Imprimer Imprimer

Il fallait le voir prendre sur ses genoux un enfant agité d’angoisse, le bercer tendrement, jusqu’à ce que s’esquisse, chez l’un comme l’autre, un sourire. Il fallait voir son visage s’éclairer dans la rencontre, des « grands » comme des « petits », et son regard très bleu allait chercher chacun jusqu’au plus profond de lui-même. Il fallait le voir pencher en avant son double mètre et parler d’une voix lente et douce comme s’il méditait tout haut et, soudain, se redresser pour évoquer l’histoire de Pauline, « en colère avec son corps » après quarante ans d’humiliation et qui, peu à peu, – « mais c’est un long chemin » – découvre « qu’elle a une place et qu’elle est importante » – et « c’est un beau chemin »

Tout Jean Vanier était là. Son amour de l’autre avec ses pauvretés et ses brisures, ses masques et ses mécanismes de défense, mais aussi sa dignité, sa beauté et sa soif de paix, d’amour, de vérité, qu’ils soient chrétiens ou non. Sa confiance dans la vie. Son respect de chacun. Rien n’était plus précieux pour lui que de témoigner que les plus pauvres et les plus rejetés des hommes sont particulièrement aimés de Dieu, afin peut-être de convertir les regards et, sans faire forcément de grandes choses, d’inventer des voies pour vivre et agir ensemble.

Une « humanité blessée »

Lorsqu’il évoquait sa vie, Jean Vanier distinguait trois grandes étapes. La première se joue sur mer. Né en 1928 à Genève, où la carrière diplomatique de son père – ancien gouverneur général du Canada – avait mené la famille, il avait annoncé à treize ans, en pleine guerre, son intention de quitter le Canada pour rejoindre la marine britannique. « Si tu veux, vas-y, je te fais confiance », lui avait alors répondu son père. « Ce fut l’un des événements les plus importants qui me soient arrivés, reconnaissait volontiers Jean Vanier. Car si lui avait confiance en moi, moi aussi je pouvais avoir confiance en moi-même. »

Il avait alors navigué durant quatre années sur des bateaux de guerre anglais, aidé au retour des déportés de Buchenwald, de Dachau, de Bergen-Belsen, d’Auschwitz dans les visages desquels il avait reconnu pour la première fois une « humanité blessée ». Puis rejoint en 1948 la marine canadienne comme officier sur un porte-avions. La marine, qu’il décrivait comme « un monde où la faiblesse était à bannir, où il fallait être efficace et passer de grade en grade », contribua à structurer sa capacité d’action et son énergie, tant psychique que physique.

« Conversion profonde »

À 22 ans, Jean Vanier la quitte pourtant « en réponse à une invitation d’amour de Jésus à tout quitter pour le suivre ». C’est ainsi que s’ouvre la deuxième étape de sa vie. Désireux de devenir prêtre, il rejoint la communauté de l’Eau vive – qui rassemble des étudiants de différents pays – et découvre le monde de la théologie et de la philosophie. Il prépare une thèse de doctorat sur Aristote, soutenue en 1962 à l’Institut catholique de Paris, passe une année à l’abbaye cistercienne de Bellefontaine, puis enseigne la philosophie à Toronto – « Encore un monde d’efficacité où la faiblesse, l’ignorance, l’incompétence étaient à proscrire », disait-il – consacrant ses heures libres à visiter des détenus.

Sa carrière d’enseignant plébiscité par ses étudiants n’aura cependant qu’un temps, car bientôt la rencontre de personnes ayant un handicap mental bouleverse profondément sa vie. Dans sa famille, les parcours étaient, il est vrai, souvent atypiques : l’un de ses frères devint moine trappiste, un autre artiste peintre, sa sœur médecin a mis en place des soins palliatifs à Londres. Lui passera désormais sa vie aux côtés des personnes atteintes d’un handicap mental, et fondera la communauté de l’Arche. « Par ma culture et mon éducation, confiait-il lorsqu’il évoquait cette nouvelle étape, j’étais un homme de compétition, pas un homme de communion. Il m’a fallu opérer une conversion profonde. »

Un échange cœur à cœur avec le Christ

Ainsi résumé, cet itinéraire de vie ne permet cependant pas de comprendre comment le message de Jean Vanier, ancré dans son expérience personnelle, est devenu parole universelle, capable de rejoindre chacun là où il est. Il n’éclaire pas non plus l’un des traits pourtant essentiel de sa personnalité : son humilité, sa capacité à reconnaître sa fragilité, ses erreurs, ses propres blessures intérieures, sa faiblesse, comme lieu privilégié de l’amour et de la communion.

Pour mieux saisir qui fut cet homme, respecté de tous, récompensé du prix Templeton en 2015 et promu au grade de commandeur de la Légion d’honneur l’année suivante, il importe de revenir sur les trois rencontres qui l’ont mené à cette « conversion » dont il disait lui-même qu’elle n’était « jamais terminée ».

La première est celle du Christ, justement, dont Jean Vanier a, toute sa vie, essayé de se faire « le disciple », le laissant lui apprendre peu à peu « les secrets de Dieu », s’efforçant de vivre, d’aimer, de parler comme lui. Jésus qu’il contemplait à la messe comme en faisant la vaisselle, dans l’adoration du Saint-Sacrement comme dans l’échange cœur à cœur. Dès 1968, Jean Vanier a témoigné – au travers de conférences, d’écrits, de retraites, de rencontres – toujours avec des mots très simples, de son expérience de vie, réponse à un appel à « rejoindre Jésus là où il est, caché dans le faible et le pauvre ».

Il a aussi proposé, chaque fois que cela était possible, la liturgie du lavement des pieds, qui tient une grande place dans les communautés de l’Arche : « En se mettant à genoux devant ses disciples, expliquait-il, Jésus montre son désir profond d’abattre les murs qui séparent les maîtres des esclaves, de détruire les préjugés qui divisent les êtres humains entre eux. Il veut rassembler, dans l’unité d’un même corps, tous les enfants de Dieu dispersés. »

« 10 000 membres, avec et sans déficiences »

La deuxième rencontre se situe à Trosly-Breuil. En août 1964, Jean Vanier s’est installé dans une maison un peu délabrée de ce village au bout de la forêt de Compiègne, avec Raphaël et Philippe, malades et handicapés, qui avaient été placés dans un hospice à la mort de leurs parents. En vivant, mangeant et travaillant avec eux, il a pris conscience de leur soif d’amitié, d’affection, de communion, mais aussi de sa vulnérabilité, de ses a priori, de ses ambivalences, de son désir de contrôler…

« Ce qui était le plus important pour eux,racontera-t-il souvent, ce n’était pas d’abord la pédagogie et les techniques éducatives, c’était mon attitude face à eux. Ma façon de les écouter, de les regarder avec respect et amour, ma façon de toucher leur corps, de répondre à leurs désirs, ma façon d’être dans la joie, de célébrer et de rire avec eux… C’est ainsi qu’ils pouvaient peu à peu découvrir leur beauté, qu’ils étaient précieux, que leur vie avait un sens et une valeur. Je me suis rendu compte que je ne les écoutais pas suffisamment, que je devais davantage respecter leur liberté. Peu à peu, ils ne furent plus pour moi des personnes avec un handicap, mais des amis. Ils me faisaient du bien et je crois que je leur faisais du bien. »

Moins de soixante ans plus tard, « l’Arche » – nommée en référence à l’Arche de Noé – est un gigantesque réseau de 154 communautés, dans 40 pays, sur les cinq continents, accueillant « 10 000 membres, avec et sans déficiences ». À la fois maisons familiales, centres d’insertion sociale, les communautés sont aussi d’étonnants lieux de mixité culturelle et sociale en raison de la diversité des statuts (salariés, volontaires, bénévoles), des nationalités et des âges… Elles s’appuient en outre sur le mouvement Foi et Lumière, créé en 1971 avec Marie-Hélène Matthieu, pour rassembler et soutenir les familles et amis des personnes handicapées.

Source : La Croix

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Communiqué de l’Arche
A la suite du faire part du décès de Jean Vanier que vous avez reçu, nous vous informons que les obsèques de Jean, conformément à sa volonté, seront célébrées à Trosly-Breuil le jeudi 16 mai à 14 heures.
Nombreux sont ceux qui voudraient assister à cette cérémonie. Le désir de Jean de préserver une certaine intimité et les questions complexes de logistique nécessitent de limiter le nombre de participants à la capacité d’accueil du lieu. Seuls ceux qui auront reçu une invitation personnelle pourront y assister.
Cependant, pour que chacun puisse s’y associer, la cérémonie sera filmée et diffusée en direct sur la télévision KTO (www.ktotv.com) où la cérémonie sera aussi traduite en anglais.
Sur le site internet JeanVanier.larche.org, vous trouverez des informations au fur et à mesure des événements.

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