François Fillon : laïcité et expression religieuse dans l’espace public

Après Emmanuel Macron, François FILLON candidat des Républicains a été reçu lors de la rencontre organisée par la Fédération Protestante de France et l’hebdomadaire Réforme « La politique en vérités », lundi 3 avril à la maison du protestantisme à Paris.

Mis en ligne le 12 avril 2017 Imprimer Imprimer

Une conception trop rigide de la laïcité ne menace-t-elle pas la liberté religieuse ?

Jean-Paul Willaime, sociologue et membre de la Commission Éthique et société de la Fédération protestante de France :
Ma question se divise en deux parties. Face au radicalisme musulman, certains voudraient interdire toute expression religieuse dans l’espace public, comme s’il fallait laïciser la société civile elle-même. Comment vous situez-vous face à cette tendance qui n’est pas sans danger pour la liberté religieuse ? Souhaitez-vous, comme certains le préconisent, étendre le principe de neutralité à des citoyens qui n’exercent aucune mission de service public ?

D’autre part, sur une chaîne de télévision, en janvier dernier, alors que vous évoquiez votre projet de réforme de l’assurance maladie, vous avez déclaré : « Je suis chrétien, cela veut dire que je ne prendrai jamais une décision qui sera contraire au respect de la dignité humaine, au respect de la personne, de la solidarité. » Révéler son ancrage religieux n’est pas fréquent dans la vie publique française. Certains en ont d’ailleurs été offusqués, jugeant que c’était contraire à la laïcité. Comment interpréter votre propos ? Faut-il en conclure qu’il y a une politique chrétienne de l’assurance maladie ? Plus généralement, comment, selon vous, le président d’une République laïque doit, dans l’exercice de sa fonction, gérer sa propre conviction religieuse ?

Réponse de François Fillon

D’abord, je vous remercie de m’accueillir aujourd’hui, devant les représentants de la communauté protestante, en vous demandant de bien vouloir me pardonner puisque je vous ai fait faux bond la semaine dernière, pour des raisons personnelles que, peut-être, certains d’entre vous auront comprises.

Je réponds à la première partie de la question en disant que je suis totalement hostile à toute interdiction de signes religieux ou de manifestations extérieures de la religion. La laïcité n’est pas une religion, elle définit un cadre qui garantit à chacun la liberté d’opinion, la liberté de pensée. Son rôle n’est ni de s’ériger en censeur, ni d’organiser le débat interreligieux. Autrement dit, je ne souhaite pas que l’on touche à la laïcité telle qu’elle est vécue en France. Mon raisonnement est le suivant. Pendant très longtemps, j’ai repris comme tant d’autres le terme de communautarisme religieux. Or, en préparant mon projet à cette élection présidentielle, et compte tenu de la situation qui prévaut dans notre pays, j’ai pris conscience qu’en réalité nous refusions de nommer le problème que l’on a en face de nous qui n’est pas l’identitarisme cultuel mais bien la montée de l’intégrisme dans la religion musulmane.

L’intégration de l’islam dans la République

Au nom d’un politiquement correct qui a fini par se heurter au réel, nous avons longtemps refusé d’admettre qu’il n’y a pas de difficulté d’intégration des catholiques, des protestants, des juifs, des bouddhistes, des hindouistes dans notre pays. La France a, certes, connu des guerres de religion. Pendant des décennies, le catholicisme a campé aux portes de la République mais toutes ces tensions qui furent extrêmement vives ont, aujourd’hui, disparu. Afin que l’on me comprenne bien, je cite souvent cette anecdote : quand je ne suis pas Parisien, je vis dans ce petit village de la Sarthe, Solesmes, où se trouve la fameuse abbaye qui a une longue histoire spirituelle. Son père abbé, délicieux mais un peu taquin, me dit chaque fois que je vais le voir : « On n’aime pas trop recevoir des responsables politiques ici parce que la dernière fois que l’un d’eux nous a rendu visite, c’était pour nous prévenir que nous avions 48 heures pour quitter le territoire national ».

Ceci pour rappeler que les relations entre la religion catholique et l’État n’ont pas toujours été faciles. Encore une fois, je pense que nous n’avons pas un problème avec les musulmans, mais un problème avec l’intégrisme qui menace de s’étendre au sein de l’islam. Nous ne devons donc pas traiter ce souci en faisant semblant de croire que toutes les religions posent des problèmes à la communauté nationale. En conséquence, je suis favorable à ce qu’une action ciblée et concertée soit conduite. J’ai parlé d’un contrôle administratif jusqu’à ce qu’on réussisse à favoriser l’intégration de l’islam dans la République, d’un contrôle de ceux qui viennent prêcher dans les mosquées, qui financent la religion musulmane. J’ai proposé l’interdiction des organisations qui, se réclamant de mouvements intégristes, appellent à la destruction de nos institutions, de nos valeurs et de notre République. On a dissout, dans le passé, des groupes politiques d’extrême gauche ou d’extrême droite parce qu’ils tenaient des propos qui étaient contraires aux valeurs républicaines. Faisons  de même avec les salafistes ou les Frères musulmans.

Voir également la vidéo à la fin de l’article

L’intégration de l’islam dans la République

J’ai déjà eu à traiter cette question lorsque j’étais ministre des Affaires sociales durant le débat sur l’interdiction des signes religieux ostentatoires à l’école et je crois avoir été le seul membre du gouvernement à plaider pour l’interdiction du voile devant la commission Stasi. C’est un épisode qui a été oublié, mais à l’époque, tous les autres membres du gouvernement y étaient hostiles : le ministre de l’Intérieur parce qu’il était en train de mettre sur pied le Conseil français du culte musulman (CFCM) et qu’il pensait que cette mesure allait créer une difficulté majeure dans sa relation avec les musulmans, le ministre des Affaires étrangères était inquiet de la réaction du monde arabo-musulman, le ministre de l’Education nationale était confronté à des syndicats totalement hostiles à l’époque à é cette idée.

Bref, j’avais, seul contre tous, défendu cette interdiction au nom de l’égalité entre les hommes et les femmes, au nom de la discrimination que représentait le voile chez des jeunes filles qui n’avaient pas encore la capacité de prendre des décisions par rapport à leur propre existence. Pour ne pas heurter les musulmans, on a transformé cela en « loi contre les signes religieux ostentatoires ». Cela  nous a valu des psychodrames inutiles : je me souviens de l’évêque d’Angers, monseigneur Bruguès, venant me rendre visite au ministère en cachant sa croix dans la poche de son veston… Par manque de courage politique et par une diplomatie mal placée, nous avons adopté une logique qui à mon sens n’était pas la bonne. Mais je suis contre toute décision d’interdiction des signes religieux dans l’espace public, de même que je suis contre l’interdiction du voile à l’université parce que je considère qu’on est là face à des adultes libres de leur choix. Je pense qu’il faut trouver un moyen de  dialoguer avec l’ensemble des musulmans afin qu’ils participent pleinement à la lutte contre l’obscurantisme religieux.

Afficher sa foi en politique

En ce qui concerne la seconde partie de votre question, le fait que j’ai rappelé mon ancrage chrétien face à des journalistes était une sorte de cri du cœur, alors qu’ils essayaient de me caricaturer en me présentant comme un personnage épouvantable qui voulait à tout prix retirer aux Français la gratuité des soins. Ce n’était peut-être pas une formule très réfléchie, mais c’était une façon de leur dire : « Pour qui me prenez-vous ? Pensez-vous que je souhaite priver les Français de la gratuité des soins pour assurer l’équilibre de la sécurité sociale? »

Contrairement à une idée reçue, ce n’est pas la première fois qu’une personnalité politique affirme sa foi catholique. J’ai retrouvé plusieurs textes et discours du général de Gaulle dans lesquels il affirme sa foi, tout en insistant sur la singularité de sa position, puisqu’il est président d’une république laïque. Je pense qu’un chef d’Etat ne doit pas renier ses convictions – qu’elles soient  philosophiques ou religieuses – mais qu’il a évidemment le devoir de mener  une politique respectueuse de la diversité des religions, des opinions, des philosophies des citoyens de son pays. D’abord parce que cela se voit quand on renie qui l’on est, ensuite parce que je ne vois pas de raison de le faire : alors que nombre de personnes manifestent, parfois violemment, leur fidélité idéologique, je ne vois pas pourquoi les croyants ne pourraient pas affirmer leur foi.

Source : Réforme

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