Covid-19 : trop d’annonces prématurées

« Le temps de la recherche et de la science n’est pas celui de l’immédiateté des médias et des réseaux sociaux », estime l’Académie de médecine dans un avis au vitriol publié lundi 11 mai à propos des différentes communications sur les traitements du Covid.

Mis en ligne le 12 mai 2020 Imprimer Imprimer

L’Académie de médecine estime, dans un avis au vitriol publié le 8 mai, que les dernières semaines de la crise du Covid-19 sont marquées par « trop de précipitation dans la communication, trop d’annonces prématurées ». « Avant de communiquer sur un essai clinique, on attend que les résultats aient été analysés par des pairs », estime Jean-Louis Montastruc, directeur du centre de pharmaco-vigilance de Toulouse.

Sera-t-il possible un jour de trouver un médicament efficace contre le Covid-19 ? Cette question, qui suscite un intérêt légitime dans le monde entier, provoque depuis quelques semaines une course à la communication un peu dérangeante. Et à laquelle participent certains scientifiques ou institutions sanitaires visiblement désireuses de se mettre en avant, en annonçant des résultats très préliminaires et peu détaillés.

« Avant de communiquer sur un essai clinique, on attend que les résultats aient été analysés par des pairs et publiés dans une revue. C’est une règle éthique totalement bafouée en ce moment », s’indigne le professeur Jean-Louis Montastruc, directeur du centre de pharmaco-vigilance du CHU de Toulouse et membre de l’Académie de médecine.

« La vérité scientifique ne se décrète pas à l’applaudimètre »

Le 8 mai, cette institution, au ton d’ordinaire plutôt posé, a publié un communiqué au vitriol sur le sujet. « La vérité scientifique ne se décrète pas à l’applaudimètre. Elle n’émerge pas du discours politique, ni des pétitions, ni des réseaux sociaux. En science, ce n’est ni le poids majoritaire ni l’argument d’autorité qui font loi », affirme l’institution. « C’est pourtant dans ce type de dérive que s’est fourvoyée la recherche de traitements médicamenteux actifs contre le Covid-19 : trop de précipitation dans la communication, trop d’annonces prématurées, trop de discordes entre les équipes, trop de pressions de toutes sortes, mais pas assez de science », ajoute l’Académie.

Dans sa ligne de mire, il y a bien sûr l’hydroxychloroquine qui suscite en France un débat passionnel, sans que, pour l’instant, aucune équipe au monde n’ait apporté la preuve de son efficacité dans une étude validée par la communauté scientifique. Aux États-Unis, l’Agence du médicament (FDA) vient d’accorder une autorisation en urgence à l’antiviral remdésivir. Un traitement qui permet seulement de raccourcir de quelques jours la durée d’hospitalisation des patients atteints par le Covid.

La communication de l’Assistance Publique Hôpitaux de Paris (AP-HP) autour d’un essai sur le tocilizumab suscite aussi pas mal de questions. Le 27 avril, cette institution a créé une forte attente en affirmant que ce médicament de rhumatologie « améliore significativement le pronostic des patients avec pneumonie Covid moyenne ou sévère ». C’est ce qui était indiqué dans le titre d’un communiqué de presse qui, pour le reste, restait très laconique, sans donner la moindre information sur les résultats précis obtenus dans l’essai.

Une démission d’experts indépendants

« Les résultats de cet essai vont être soumis pour publication dans un journal à comité de lecture. Ces résultats devraient être confirmés de manière indépendante par des essais supplémentaires », ajoutait le communiqué. Mais cette communication n’a pas été du goût du Comité de surveillance des essais menés par l’AP-HP contre le Covid-19. Comme l’a révélé Le Canard enchaîné, ce comité composé d’experts indépendants a démissionné en bloc pour protester contre l’annonce de ces résultats sur le tocilizumab. Une démission confirmée par l’AP-HP qui a reconnu qu’elle était liée un « vif désaccord » sur la communication autour de cet essai.

Pour justifier le fait de communiquer, sans attendre la publication de leurs travaux, les auteurs de ces annonces mettent en avant une sorte d’urgence éthique. « Compte tenu du contexte de la pandémie, les chercheurs et le promoteur se sont sentis obligés, d’un point de vue éthique, de communiquer ces informations, en attendant l’examen par les pairs tout en continuant le suivi plus long de ces patients », indiquait l’AP-HP, le 27 avril.

« Si le contexte anxiogène de la pandémie stimule la compétition entre les équipes de recherche dans le monde entier, cet impératif ne saurait justifier l’utilisation de méthodes inappropriées, d’études bâclées, ni d’une communication avide d’exclusivités », tacle l’Académie de médecine. « Le temps de la recherche et de la science n’est pas celui de l’immédiateté des médias et des réseaux sociaux », ajoute l’institution, très remontée face au « battage médiatique » en faveur de l’hydroxychloroquine.

« Ce qui n’est pas éthique, c’est surtout de donner de faux espoirs aux patients »

Pour le professeur Montastruc, le contexte sanitaire actuel devrait au contraire inviter à la prudence. « L’attente très forte autour des traitements devrait inciter les médecins à faire preuve de rigueur et à respecter les règles internationales en matière de publication scientifique. Car ce qui n’est pas éthique, c’est surtout de donner de faux espoirs aux patients », souligne ce pharmacologue, évidement conscient des enjeux autour des essais cliniques.


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