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Chantal Delsol : « La morale se vit plus qu’elle ne se dit »

Le souci égalitaire est tellement fort en France qu’il conduit à éradiquer tout ce qui pourrait échapper à une partie des enfants. D’où la disparition des langues anciennes et de bien d’autres choses. La société française est gouvernée par l’envie. Or, l’école ne peut fonctionner que sur l’admiration.

Mis en ligne le 4 septembre 2015 Imprimer Imprimer

Interview de Chantal Delsol, membre de l’Institut, professeur de philosophie, écrivain. L’auteur publie au Cerf « Les pierres d’angles » et partage son sentiment sur la mise en œuvre des nouveaux programmes scolaires.
Aleteia : Quel est votre regard sur l’apparition d’une éducation « morale » et civique dans les programmes scolaires de 2015 ? Leur contenu vous paraît-il flou ou susceptible d’être interprété à loisir ?

Chantal Delsol : Ne nous leurrons pas sur la morale. Nous avons tendance à en faire un corps de concepts didactiques, quelque chose qui s’enseignerait comme les mathématiques ou la grammaire – c’est l’erreur d’une société trop intellectualisée. La morale est pratique ou n’est pas. Elle se vit, plus qu’elle ne se dit. Aussi, expliquer en cours ce qu’est la générosité n’a pas beaucoup de sens. Ce qui a du sens, c’est d’être généreux devant les enfants, dans la vie de tous les jours, et cela seuls les parents peuvent le faire. Faute de quoi, les enfants s’imagineront qu’il suffit de parler de la morale pour être moral ! Autrement dit, ce genre d’enseignement peut fabriquer des bobos, des gens qui font la morale aux autres, en paroles, mais qui ne la vivent jamais…

Enseignement moral et civique : de quelle morale et de quel civisme parlons-nous ?
Il est évident qu’il y a plusieurs manières de parler de la morale et du civisme. C’est tout l’enjeu de cette « matière » et c’est bien pourquoi les éditeurs s’y intéressent. J’ai regardé les livres de morale pour classes élémentaires. Pour certains, la morale se résume à 1. ne pas être raciste, 2. ne pas fumer, 3. mettre sa ceinture de sécurité… Il y a moyen de faire mieux, de montrer ce qu’est un sentiment élevé, spirituel (pas besoin de parler de religion pour cela), d’autant que les enfants y sont très accessibles.

Le président Nicolas Sarkozy avait déclaré : « L’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ». S’agit-il aujourd’hui de remplacer définitivement le curé par le maître dans l’esprit de notre ministre de l’Éducation ?
Je n’ai pas l’habitude de me référer à Nicolas Sarkozy et je ne sais pas si on pourra un jour remplacer le curé, mais je suis sûre qu’on ne pourra pas remplacer les parents. Voici ce qu’il se passe : l’Éducation nationale est tellement affolée de voir des enfants inéduqués qu’elle s’imagine pouvoir remplacer les parents par des leçons apprises. Quelle illusion ! Il y a toujours eu des parents absents, et autrefois beaucoup plus qu’aujourd’hui. Mais dans le passé, il y avait des internats et en général des écoles dirigées par de vrais éducateurs, des médiateurs d’éducation. Aujourd’hui, tout cela n’existe plus, vous avez des enseignants souvent très compétents mais qui font leurs heures et s’en vont, aussi les parents sont-ils privés de filets, seuls au monde. Ce qui pourrait les aider en cas de besoin, ce ne sont pas des leçons abstraites, mais des éducateurs concrets, des personnes disponibles.

Les mesures mises en place par le gouvernement vous semblent-elles à la hauteur des exigences de transmission du savoir aux jeunes d’aujourd’hui ?
Bien sûr que non. À chaque rentrée on nous annonce des mesurettes comme aujourd’hui plus de parole et moins d’écrit en maternelle… ou bien la signature d’une charte de la laïcité par les parents… tout le monde s’en empare et on parle à longueur d’antennes de ces mesurettes sans importance qui seront balayées dans deux mois par d’autres annonces… On amuse la galerie, pour faire oublier qu’il nous faudrait des réformes structurelles comme par exemple le chèque-scolaire – une vraie liberté pour l’école. C’est indigne de penser au nombre de gens qui voudraient mettre leurs enfants dans les écoles privées sous contrat et qui ne le peuvent pas en raison du numerus clausus de 20%.

Avec l’apparition de l’enseignement pluridisciplinaire, la diminution du nombre d’heures de cours, la quasi-disparition des langues anciennes, devons-nous faire face à une « casse intellectuelle » préméditée ?
Le souci égalitaire est tellement fort en France qu’il conduit à éradiquer tout ce qui pourrait échapper à une partie des enfants. D’où la disparition des langues anciennes et de bien d’autres choses. La société française est gouvernée par l’envie. Or, l’école ne peut fonctionner que sur l’admiration.

Parce que l’on peut transmettre beaucoup avec quelques grands textes bien choisis, Chantal Delsol a écrit il y a deux ans une Instruction civique et morale en trois volumes aux éditions La Librairie des écoles. Une trentaine de chapitres y concernaient notamment les notions principales de morale élémentaire : qu’est-ce que l’amitié, la solidarité, la reconnaissance, etc. Son dernier ouvrage, L’État subsidiaire : ingérence et non-ingérence de l’État – le principe de subsidiarité aux fondements de l’histoire européenne a paru aux éditions du Cerf, avril 2015, 373 p. 10 euros.

Source : Aletia


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