Affaire Mila : les symptômes d’une société impuissante à vivre la laïcité

En déclarant à propos de l’« affaire Mila » qu’ « insulter la religion, c’est porter atteinte à la liberté de conscience », la Garde des Sceaux Nicole Belloubet a déclenché une tempête qui a conduit certains à demander sa démission. Le délit de blasphème est impensable dans un pays laïque et démocratique.

Mis en ligne le 10 février 2020 Imprimer Imprimer

Rappelons que la jeune Mila a fait l’objet de menaces de viol et de mort sur les réseaux sociaux, pour s’en être prise à l’islam qu’elle avait qualifié sur les réseaux sociaux de « religion de merde ». Ce sont évidemment les menaces gravissimes de viol et de mort qui sont scandaleuses, aggravées encore par le caractère sexuel de la menace visant une femme, et qui doivent être condamnées par la loi, et non les propos stupides de la jeune fille. Le parquet a d’ailleurs en toute logique procédé au classement sans suite de l’enquête ouverte contre Mila pour « provocation à la haine à l’égard d’un groupe de personnes, en raison de leur appartenance à une race ou à une religion déterminée », la critique d’une religion relevant de la liberté d’expression protégée par la loi.

Le délit de blasphème est impensable dans un pays laïque et démocratique.

Cette « affaire » m’inspire deux commentaires :

Le délit de blasphème est impensable dans un pays laïque et démocratique comme la France, où l’Etat ne saurait dire ce qu’est le respect ou le non-respect de Dieu.

Je rappelle à cet égard que le 6 janvier 2015 (la veille des attentats de Charlie Hebdo !), les responsables des cultes statutaires d’Alsace-Moselle et le représentant musulman du CRCM, auditionnés à Paris par l’Observatoire de la laïcité, avaient demandé dans une déclaration commune l’abrogation du délit de blasphème hérité dans notre droit local de l’article 166 du code pénal allemand de 1871. Cette abrogation est devenue définitive par la loi du 27 janvier 2017 sur l’égalité et la citoyenneté.

L’attentat de Charlie Hebdo du 7 janvier 2015 suscita cependant la division dans la communauté musulmane de notre région : si Abdelhaq Nabaoui, signataire de la déclaration au nom du CRCM maintenait son soutien à la liberté d’expression, son président Eyup Sahin demandait au contraire l’extension du délit de blasphème à tout le territoire national…Il revient donc d’abord aux responsables du culte musulman d’exprimer clairement leur volonté de respect de la loi de la République relative à la liberté d’expression, y compris pour ce qu’ils considèrent comme blasphème.

En cette matière, les protestants de ce pays savent ce qu’ils doivent à Voltaire, à une époque pas si lointaine, en 1766, où un chevalier de la Barre, jeune écervelé de 20 ans de bonne famille catholique, était décapité pour ne pas s’être découvert devant la procession du Saint Sacrement…

La seule réponse durable contre la violence verbale et la haine est le témoignage concret du respect d’autrui, quel qu’il soit et quoi qu’il pense.

On a beaucoup plus parlé de l’« affaire Mila » que de celle de Frédéric Fromet, qui a récemment chanté sur une chaîne de radio publique que « Jésus est pédé », titre qui n’est qu’un faible reflet du bon goût des couplets sur le même registre. Il est notoire que si on ne peut plus s’en prendre au prophète, car on risque sa vie, les courageux chantres de la liberté d’expression s’en prennent de manière récurrente au christianisme, ce qui est désormais sans risque. Il est d’ailleurs symptomatique que le « dérapage » de la Garde des Sceaux renvoyait implicitement au seul islam. Soyons clairs : en tant que protestants, nous sommes les disciples d’un Christ qui a subi les outrages et les humiliations jusqu’à en mourir, et que c’est ce blasphème suprême envers celui qui est pour nous le visage de Dieu qui nous libère de la spirale mortelle de la violence.

Au-delà de la loi, indispensable pour protéger la liberté fondamentale, la seule réponse durable contre la violence verbale et la haine est le témoignage concret du respect d’autrui, quel qu’il soit et quoi qu’il pense. Pour les chrétiens, ce respect est fondé sur l’amour inconditionnel de Dieu pour tout être humain, dont ils sont invités à vivre et à témoigner. Les dérapages verbaux de plus en plus fréquents, souvent expression de l’inculture et de la bêtise, sont malheureusement amplifiés et encouragés par les médias sociaux, porte-voix qui facilitent l’anonymat et la lâcheté. Face à ces dérives, il n’y a que l’éducation et la formation qui vaillent, ainsi que le dialogue face à face. En tant que chrétiens, nous pouvons dire avec l’apôtre Paul : « « Tout est permis » dites-vous. Oui, cependant tout n’est pas utile. « Tout est permis », cependant tout n’est pas constructif » 1 Cor. 10, 23

Christian Albecker, président de l’UEPAL

Source : UEPAL

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